Marina, artiste « à la rue »

Publié le 04/11/2013
France
 

Fondatrice de Génération précaire, la plasticienne Marina Damestoy tire de ses écrits autobiographiques et de son expérience de la rue des spectacles dénonçant les injustices sociales.

Lumière glaciale. Au sol, des cartons et un sac de couchage disent l’errance, la solitude, le froid, la faim, la saleté et l’alcool. Nous ne sommes pas dans la rue mais sur la scène d’un théâtre. La comédienne Pénélope Perdereau, tête d’ange déchu dans un bonnet de laine, grommelle ou vocifère à l’adresse des passants-spectateurs, dénonçant la condition de la femme sans-abri.

Depuis quelques semaines, À la rue, O. Bloque, dernière pièce de Marina Damestoy, est en tournée. Après Grenoble, Eybens (38), Mantes-la-Jolie, c’est au Théâtre de Belleville (voir ci-dessous) que squatte, tout au long de novembre, une jolie fille issue d’une famille aisée, dégringolée des pentes d’une société qui se précarise et qui s’appelle O. (comme Ophélie) Bloque. Un personnage proche de ce qu’a vécu, un temps, son auteur. Sans domicile fixe, Marina l’a été. « C’était à une période charnière de ma vie. Entre mes années d’études et une vie professionnelle qui n’arrivait pas à décoller. »

Trac et thé chaud

Aujourd’hui Marina vit entre son compagnon et leur fils de 5 ans et demi, dans le quartier du 18e arrondissement qui environne l’église Saint-Bernard. À la terrasse d’un des bars tout proches, devant un thé chaud, elle a le trac. Nous sommes à quelques jours des premières représentations et elle se demande si sa pièce aura du succès. Pour penser à autre chose, elle raconte sa vie, une vie de quarante ans.

Issue d’une famille basque catholique installée dans une banlieue de l’ouest parisien, Marina n’a pas été une enfant docile. Deux fois renvoyée d’établissements scolaires, elle se montrait indomptable. Aînée de trois enfants, elle dit avoir essuyé les plâtres d’une éducation trop stricte. Elle n’en décroche pas moins son bac et part étudier aux Beaux-Arts de Cergy.

Pour vivre, elle entreprend de petits boulots : soutien scolaire dans une cité populaire, “difficile”, de Cergy où elle réunit des enfants autour de projets artistiques. L’ambiance de ces quartiers défavorisés l’amène à jouer la médiatrice entre les grands, parfois violents, et les petits, démunis. Plus tard, elle pose pour des peintres. « Je gagnais bien ma vie en servant de modèle, se souvient-elle. Cela m’a permis de partir pendant un an faire le tour du monde. »

Ce voyage initiatique a été une autre école, peut-être la meilleure : de nouvelles cultures, d’autres langues et, au retour, des carnets de bord noircis de notes. Après dessin, peinture, performance et vidéo, techniques acquises aux Beaux-Arts, l’écriture vient compléter sa trousse à outils.

Tais-toi !

Un master au Central San Martins College of Art de Londres et un troisième cycle universitaire français dans le management de spectacles vivants viennent couronner ses études. Alors commencent des années plus difficiles encore que celles qu’elle a connues. Marina enchaîne stages et petits boulots mal ou pas payés.

À 32 ans, alors qu’on lui propose un huitième stage, elle n’en peut plus. Elle interpelle puis rassemble les internautes, un peuple de jeunes adultes vivant la même précarité, et leur dit : « Nous sommes en train de nous voler nos propres postes ! » Elle rédige aussitôt un texte décrivant la vie insensée des stagiaires, et l’envoie via Internet à toutes les rédactions et forums de discussion. Dès le lendemain, journaux et radios la contactent. Face aux micros, elle devient “Cathy”, initiatrice et égérie masquée de Génération précaire, le mouvement qu’elle vient de créer. Elle coordonnera dans la foulée le livre Sois stage et tais-toi !.

« Comment se loger quand on est payé au rabais ? poursuit-elle. Si les logements prennent souvent plus d’un tiers ou la moitié du salaire des employés, ils absorbent bien plus que la totalité du revenu des stagiaires. » Peu après Génération précaire, Marina fonde Jeudi noir avec d’autres jeunes aussi révoltés qu’elle. Ce mouvement contestataire dénonce la politique du logement en multipliant les manifestations médiatiques. Elle s’en désengage après quelques mois, refusant de s’engager dans la guerre d’ego que les autres fondateurs ne tardent pas à se livrer.

Textes de rue

Quelques temps auparavant, Marina a perdu son domicile. Elle vivra six mois entre deux sacs à dos, déposés dans deux lieux différents. Du printemps à l’automne, elle couvrira trois cahiers de ses impressions de galère et de celles de ses compagnons d’infortune. Mais persuadée qu’elle n’est pas comme les autres sans-abri, elle se dit : « Je ne suis pas SDF, je suis juste une baroudeuse », et elle continue d’écrire.

De ces textes naîtront Mangez-moi, le recueil de l’ensemble de ses notes de rue. Puis, plus tard, À la rue O. Bloque, troisième partie d’une trilogie : A.M.O. (Antigone-Médée-Ophélie). Ophélie, c’est Pénélope Perdereau qui l’incarne. Avec tant de cordes à son arc, on pourrait se demander pourquoi Marina met ses textes dans la bouche d’une autre. « Parce que je suis super-timide, répond-elle. Et puis, je suis incapable de retenir ce texte. » Tant mieux peut-être, puisque Pénélope incarne parfaitement son personnage de femme en colère, frêle et nerveuse.

Ce rôle, elles l’ont travaillé toutes deux d’une façon singulière : en jouant gratuitement dans les endroits publics, supermarchés, postes, jardins… Devant un public involontaire, surpris, Ophélie provoque des réactions diverses que Marina filme à distance. Elles appellent ce théâtre impromptu le STF, le “Sans théâtre fixe”. Autre forme de représentation qui vient nourrir l’autre représentation, celle qu’en vase clos, statique, synthétique et magique, ce même public peut aller voir au théâtre de Belleville à Paris.

Retrouvez le spectacle de Marina Damestoy À la rue O. Bloque, les lundis 4, 11, 18 et 25 novembre à 20h30 et les mardis 5, 12, 19 et 29 novembre à 19h15 au Théâtre de Belleville (94 rue du Faubourg-du-Temple - 75011 Paris).

Pour aller plus loin : www.marinadamestoy.com

Jacques Duffaut
© DR
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