Migrants : de Calais à La Chapelle, bien comprendre les enjeux

Publié le 15/06/2015
France
Migrants : de Calais à La Chapelle, bien comprendre les enjeux
 

Alors que le Premier ministre italien Matteo Renzi appelle à une révision des accords de Dublin, et que les évacuations brutales de migrants à Paris font polémique, Laurent Giovannoni, responsable du département étranger du Secours Catholique, analyse les enjeux et explique la prise de position de l’association sur le sujet.

Depuis quelques temps, à Paris comme sur les côtes italiennes, tout laisse à penser que l’on assiste à un afflux massif de migrants sur le continent européen. Qu’en est-il vraiment ?

Il y a une augmentation réelle du nombre d’exilés qui tentent de rejoindre l’Europe en traversant la méditerranée, c’est vrai. Mais il faut raison garder : il s’agit d’une augmentation de quelques centaines de milliers de personnes – peut-être 200 000 ou 300 000 sur une année – qui arrivent principalement via la Grèce et surtout l’Italie. Qu’est-ce au regard des 500 millions d’habitants de l’Union européenne, première puissance économique mondiale ? Le Liban, la Jordanie et la Turquie, à eux seuls, accueillent plus de 3,5 millions de réfugiés syriens.

L’Union européenne n’est pas débordée, bien au contraire. On peut même dire qu’elle est très loin de « prendre sa part » dans l’accueil des réfugiés. La médiatisation et les images très « spectaculaires » perturbent notre vision en donnant l’illusion d’une arrivée massive. Sachons résister à ce prisme déformant des images qui privilégie le sensationnel.

Comment expliquer cette évacuation brutale des migrants à Paris, au métro la Chapelle et devant la halle Pajol ?

Depuis des mois, quelques centaines d’exilés ont établi un campement sous le métro La Chapelle. D’autres sont à la gare d’Austerlitz (ils y sont toujours à ce jour). Il s’agit bien d’exilés, comme à Calais : ce sont des personnes ayant fui la guerre et les conflits, principalement de la Corne de l’Afrique (Soudan, Érythrée, etc.), qui ont pris tous les risques pour traverser la Méditerranée et arriver en Italie. Ils se dispersent ensuite en Europe pour tenter de trouver un accueil et une protection, rejoindre l’Allemagne, l’Angleterre, la France ou un autre pays de l’UE. Dans leur parcours, ils sont bloqués dans quelques goulots d’étranglement avant de savoir où se fixer et demander l’asile : c’est le phénomène Calais. Les campements à la Chapelle ou à Austerlitz sont une extension de ce phénomène.

Alors pourquoi cette évacuation à la Chapelle ?

Les pouvoirs publics – et la mairie de Paris – voulaient résorber un campement où les conditions sanitaires étaient déplorables et éviter que se développe en plein Paris, et en un même lieu, une concentration d’exilés comme à Calais. Le projet d’une dispersion des personnes dans des lieux d’hébergement divers n’était pas mal intentionné, mais il a été manifestement mal préparé, car bâti sur une mauvaise analyse.

Les pouvoirs publics – ainsi d’ailleurs que les opérateurs qui ont participé à la démarche - ont conçu l’action sur l’idée binaire selon laquelle il y avait parmi ces exilés d’un côté des demandeurs d’asile auxquels il faut proposer un hébergement durable, et de l’autre des sans-papiers auxquels on propose quelques nuits en hébergement d’urgence sans aucune solution ni accompagnement postérieurs. Or cette vision ne correspond pas à la réalité : l’immense majorité de ces exilés se savent pas encore où ils veulent demander l’asile. Ils sont perdus, mal informés, ne comprennent rien ni aux procédures françaises, ni aux règles européennes. Ils n’ont donc pas les moyens d’anticiper et de comprendre les conséquences de leur décision, ou non, de demander l’asile ici plutôt que dans un autre pays.

Après la première opération de dispersion–relogement, la plupart des exilés de la Chapelle se sont donc retrouvés à la rue au bout de deux jours, et ils sont revenus au point de départ. Opération ratée. La préfecture de police de Paris a eu alors recours à la brutalité policière pour empêcher que se reconstitue le campement, et elle s’est pris les pieds dans le tapis en provoquant des réactions indignées – à juste titre – et une instrumentalisation politique de tous côtés dont les exilés auraient pu se passer…

La presse notamment a fait resurgir le spectre des sans-papiers de l’église St Bernard...

Le seul point commun est le lieu géographique : métro la Chapelle, quartier St Bernard, halle Pajol. En cela, le recours à la force brutale pour l’évacuation à Pajol était non seulement condamnable et inutile, mais en ce lieu symboliquement très chargé, c’est une bévue et une maladresse politique dont le ministère de l’Intérieur doit se mordre les doigts.

Sur le fond, cela n’a rien à voir. À St Bernard, en 1996, il s’agissait d’un groupe de sans-papiers maliens et sénégalais qui luttaient pour demander un droit au séjour et au travail en France. Après des mois de discussion avec le ministère, après des semaines de médiation conduites par un collège de médiateurs - dont faisaient partie le directeur de la pastorale des Migrants, Stéphane Hessel, Paul Ricoeur, Ariane Mnouchkine, etc -, le Gouvernement de l’époque avait rejeté toute solution globale négociée.

Je revois encore Stéphane Hessel nous dire à quelques-uns qu’il s’était « fait rouler dans la farine » par les conseillers du ministre. La réaction des sans-papiers fut bien évidemment celle du désespoir : une grève de la faim qui s’est terminée par une expulsion d’une grande violence, et dont les images de 1500 CRS donnant l’assaut à l’église Saint-Bernard ont marqué l’imaginaire collectif. Aujourd’hui, il s’agit d’exilés, de personnes qui relèvent pour la plupart d’un besoin de protection au titre de l’asile. Et le Gouvernement n’est pas du tout opposé à leur offrir une protection, bien au contraire, mais il est face à plusieurs questions objectivement difficiles à régler d’un coup, d’où les maladresses, et parfois les actions brutales qu’il convient de condamner. Mais on ne peut pas reprocher au ministère de l’Intérieur, à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) ou à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) de refuser d’apporter des solutions dignes et protectrices, ce serait faire un mauvais procès.

Quelles sont alors les difficultés qui compliquent la tâche des pouvoirs publics ? Quelles seraient les pistes ou les propositions à promouvoir ?

Je vois deux difficultés, de natures différentes : la première est l’erreur d’analyse évoquée plus haute. On se trompe à vouloir classer ou pousser les exilés à se dire d’emblée demandeurs d’asile ou non demandeurs d’asile, alors qu’ils sont perdus dans le dédale des procédures et des informations, et préoccupés d’abord par leur survie quotidienne et leurs besoins primaires (dormir à l’abri, manger, se laver, se vêtir).

C’est ce qui transparaît notamment dans le rapport que la délégation du Secours Catholique du Pas-de-Calais a rédigé à partir du recueil de la parole des exilés.

Notre présence auprès des exilés à Calais nous a fait prendre conscience qu’il faut d’abord permettre aux exilés de se poser, de se rétablir, d’être à l’abri même de façon sommaire, de pouvoir être en sécurité dans un lieu où leurs besoins vitaux sont assurés. Alors seulement, ils sont en mesure de recevoir, dans un lien de confiance, toutes les informations et explications que nous pouvons leur apporter afin qu’ils puissent prendre une décision et entreprendre des démarches. Si l’on court-circuite cette étape, on rate l’essentiel.

C’est pourquoi nous défendons la création de lieux d’accueil provisoire : des centres de mise à l’abri. Nous savons que la mission ministérielle conduite par Jérôme Vignon et Jean Aribaud – qui rendront fin juin leur rapport à Bernard Cazeneuve - a repris cette idée à son compte. Et mercredi dernier, la maire de Paris, Anne Hidalgo, a proposé la création d’un tel centre à Paris.

Il faut tenter et creuser cette piste, en ne prévoyant pas un seul centre de mise à l’abri, mais plusieurs. Des centres à taille humaine, en divers lieux : Calaisis, région parisienne, frontière italienne. Nous espérons, avec nos partenaires associatifs, pouvoir en discuter rapidement avec le ministre auquel nous avons adressé une demande de rendez-vous.

Quelle est l’autre difficulté qui complique selon vous la tâche des pouvoirs publics ?

Elle a trait à la crise du dispositif d’hébergement. L’hébergement d’urgence – le 115 - est saturé depuis des années. Cela est dû à un manque de places, mais également au dysfonctionnement global de la procédure d’accueil des demandeurs d’asile. Une réforme de l’asile est en cours, qui devrait fluidifier un peu les choses. Elle va dans le bon sens, même si à mon sens on peut lui faire deux reproches principaux.

Quels sont ces reproches ?

Premier regret : le Gouvernement a trop tardé en la matière. La crise était déjà criante en 2011–2012. Or il a mis 18 mois avant d’engager le processus de concertation et commencer les travaux préparatoires à la réforme de l’asile. Début juin 2015, le projet de loi n’est toujours pas définitif, et certains arbitrages sur les mesures d’application ne sont pas encore faits. Second regret : la nouvelle réforme n’a pas osé aller assez loin en terme de simplification. Elle maintient une procédure prévoyant un premier accueil, puis un passage à la préfecture, puis ensuite seulement un examen du besoin de protection par l’Ofpra. Or nous étions nombreux à proposer que l’Ofpra – seul compétent pour apporter une protection aux réfugiés – soit placé en première ligne, que les demandeurs d’asile soient reçus d’emblée par un officier de protection de l’Ofpra.

Cette évolution était sans doute plus lourde à mettre en œuvre, mais elle aurait permis de fluidifier l’ensemble, d’offrir sans délai une protection à ceux qui en ont besoin, d’écarter rapidement les demandes manifestement infondées, et de prendre le temps de l’examen pour les demandes plus complexes. Cela aurait aussi permis de libérer une bonne partie des places d’hébergement d’urgence actuellement occupées par des gens qui attendent qu’enfin la préfecture veuille bien les convoquer pour les enregistrer et leur donner le dossier de demande d’asile… À Paris, actuellement, il faut attendre encore 3 mois !

Le débat est aussi vif au niveau européen.

Effectivement, et le plan d’ensemble élaboré par la commission européenne, après les drames en méditerranée, sera l’un des sujets importants au menu du sommet européen des 25 et 26 juin. La commission européenne propose notamment aux États membres une répartition dans l’ensemble des pays l’Union européenne de 40 000 exilés arrivés en Italie et en Grèce. Elle propose également que l’UE accueille et répartisse sur son territoire 20 000 Syriens aujourd’hui réfugiés dans des pays tiers comme la Turquie ou le Liban. Ce plan, présenté mi-mai, a provoqué des réactions hostiles, certains États, dont la France, étant très réservés sur l’idée de quotas. Les négociations sont probablement intenses ces jours-ci, à quelques jours de ce sommet européen. Cela explique sans doute le blocage provisoire de la frontière entre Menton et Vintimille…

Que peut-on attendre de ce sommet européen ?

Quoi qu’il en sorte, et même si certaines des décisions pourront donner l’impression d’un effort de solidarité entre les pays de l’UE, on peut d’ores et déjà regretter l’absence d’une remise en cause radicale des accords de Dublin, ce règlement élaboré en 1990. Au contraire, les propositions de la commission tendent à contourner légèrement les effets de ces accords, tout en réaffirmant la nécessité de mieux appliquer « Dublin ».

Quels problèmes posent les accords de Dublin ?

Le règlement Dublin est la base d’une politique européenne qui est tout sauf européenne ! Le principe de ces accords est le suivant : le pays qui a laissé entrer sur son territoire un demandeur d’asile en est responsable et doit examiner sa demande. Cela a pour effet de faire peser un poids considérable sur les pays de « première ligne », l’Italie ou la Grèce. C’est une logique du chacun pour soi, chaque pays laissant son voisin se débrouiller, qui favorise l’égoïsme et l’absence de solidarité au sein de l’Union européenne. Du coup, chaque pays essaye d’être moins attractif que son voisin et est réticent à offrir trop facilement soit une protection, soit de bonnes conditions d’accueil.

Dans son application pratique, avec la prise d’empreintes digitales systématique de tout demandeur en Europe, et le risque de renvoi vers le premier État traversé au sein de l’UE, ce règlement a aussi pour conséquence de dissuader les exilés de déposer une demande d’asile. Car ces derniers ne veulent pas prendre le risque d’un retour en Grèce, en Italie ou en Pologne. C’est une des raisons majeures du refus de nombreux exilés de dire « je demande l’asile », à Paris comme à Calais. Revoir de fond en comble ce dispositif anti-européen, et donc les accords de Dublin, est indispensable si l’on veut trouver une solution à l’accueil des réfugiés. Le Secours Catholique-Caritas France, avec ses partenaires, plaide en ce sens. Mais nous allons à l’encontre de la tendance générale qui incite au repli sur soi, encourage les égoïsmes nationaux ou régionaux, voire identitaires. Certains gouvernements des pays européens sont favorables à cette tendance au repli. Et la plupart des autres sont frileux voire tétanisés face à la réaction de leurs opinions publiques. Il ne faut donc pas attendre de miracle du sommet européen des 25 et 26 juin.

Il faut donc aussi agir en direction des opinions publiques...

Il est clair qu’à côté de l’action et du plaidoyer qu’il nous faut poursuivre, il y a un long travail à réaliser en direction de l’opinion pour qu’elle s’ouvre au monde, à l’autre, et que les réflexes de peur et de rejet se transforment en geste d’accueil, de rencontre et d’hospitalité. Le Secours Catholique, et l’Église, ont là un rôle majeur à remplir. Nous devons nous y employer pleinement. Et durablement !

Crédits photos: © Lionel Charrier - M.Y.O.P. / Secours Catholique
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