Pour Boris Tavernier, l’alimentation est un bien commun

Publié le 07/04/2021
Lyon
Pour Boris Tavernier, l’alimentation est un bien commun
 

Ch’ti, fier de ses origines modestes, Lyonnais d’adoption, Boris Tavernier a le goût des gens simples et de la bonne cuisine. Le fondateur de Vrac, réseau donnant aux plus pauvres l’accès aux produits bio, sains et locaux, promeut avec imagination et brio une autre idée de l’alimentation.

À l’occasion de la sortie du livre Ensemble pour mieux se nourrir (1) qu’il a coordonné, Boris Tavernier a quitté Lyon pour une journée à Paris. Levé avant l’aube, il a sauté dans un TGV et est arrivé à l’heure à notre rendez-vous matinal.

« Non, ça ne me pose plus de problème de me lever très tôt. J’ai pris l’habitude depuis que je développe Vrac au niveau national », formule-t-il dans un éclat de rire. Grand, mince, cheveux châtains et regard clair, Boris Tavernier dégage une énergie joyeuse et communicative.

Presque cancre

Né en 1979 dans la Somme – « parce qu’il n’y avait pas de maternité à Frévent, la ville du Pas-de-Calais où j’ai grandi » – d’un père ouvrier et d’une mère couturière en usine, Boris évoque une enfance simple et heureuse. Bon élève en primaire « parce que ma mère me faisait tout apprendre par cœur », il avoue un relâchement au lycée de Saint-Pol-sur-Ternoise où il obtient tout de même son bac.

Débutent alors les années de fac à Arras puis à Lille où la vie hors de la famille fleure bon la liberté, la découverte des salles de théâtre et de concerts… mais peu l’étude. À sa troisième première année d’université, un de ses amis lui assène : « Bon, tu vas arrêter de faire semblant. Viens bosser avec moi. »

Boris Tavernier entre dans le monde du travail en faisant l’inventaire des vins d’un célèbre caviste. Un an plus tard, on le retrouve à Lyon, vendeur de jouets dans un centre commercial où sa conscience politique s’aiguise au contact d’objets fabriqués par des enfants. « On a fait grève, j’ai ouvert ma bouche et très vite ils m’ont viré. »

Deux amis lui proposent alors de s’associer pour monter un bar-restaurant à la Guillotière, quartier populaire séparé du centre de Lyon par le Rhône.

Première aventure « agriculturelle »

De l’autre côté du pont est tout à la fois bar, restaurant, salle de concert, épicerie bio. Le lieu incarne le manifeste politique de ses trois fondateurs : « autogestion, promotion des produits paysansbrasseurs locaux, bonne bouffe pas chère et concerts qui rémunèrent correctement les artistes ». Une véritable aventure agriculturelle.

Vite, la clientèle afflue et remplit le lieu : ouvriers, chômeurs, SDF, étudiants, avocats, profs, artistes. Même le prix Goncourt 2011, « qui vit dans le quartier, prend place chaque matin à une grande table pour écrire ».

 

Je connaissais tous les clients. Tous. Pas juste leur prénom.

 

Alexis Jenni et la plupart des clients de De l’autre côté du pont deviennent les amis de Boris, car « moi, ce que j’aimais au bar, c’était discuter avec les gens. Je connaissais tous les clients. Tous. Pas juste leur prénom. Je savais ce qu’ils faisaient et nous discutions pendant des heures ».

Autre régulier, le délégué régional Rhône-Alpes de la Fondation Abbé Pierre, Marc Uhry, ou encore Cédric Van Styvendael, directeur d’Est Métropole Habitat, bailleur social à la tête de 15 000 logements, qui sera élu maire de Villeurbanne en 2020. Deux hommes qui vont inspirer Vrac à Boris.  

Car Boris est prêt à passer la main. De l’autre côté du pont a prospéré avec désormais neuf associés. « J’ai alors voulu me reconnecter aux études. »

Cette fois, il sait ce qu’il veut étudier : l’économie sociale et solidaire. Son expérience de dix ans l’y encourage ainsi que la responsabilisation qui accompagne la joie d’être le papa de deux petites filles.

Tout en continuant de travailler, il suit les cours et obtient son master. Une source de fierté pour la mère de celui qui se croyait cancre. Et qui s’est remis à lire, à écrire, à étudier : « Allô maman, ça y est, j’ai bac + 5. D’accord, j’ai mis quinze ans, mais j’ai bac + 5. »

Essaimer le bien manger pour tous
 

Avec ses deux compères, Marc Uhry et Cédric Van Styvendael, Boris s’interroge sur les réponses à apporter aux besoins des locataires de Cédric et aux pauvres que rencontre Marc. « De quoi ont besoin les gens ? D’un toit et de bien manger. Je m’occupe du bien manger », décide Boris. 

 

De quoi ont besoin les gens ? D’un toit et de bien manger.

 

La Fondation Abbé Pierre et les bailleurs sociaux lancent l’association Vers un réseau d’achat en commun, « Vrac », en 2014 avec Boris, seul salarié à bord. Les premiers mois, il parcourt les quartiers populaires de la métropole lyonnaise et écume avec régal tous les endroits où les habitants se regroupent : centres sociaux, régies de quartiers, lieux de culte, sorties d’école. Au gré des rencontres, il peaufine son idée. Puis, tout va très vite.

 
Pour Boris Tavernier, l’alimentation est un bien commun
Un membre de Vrac remplit le panier de deux étudiantes durant une distribution de produits alimentaires bio à des étudiants du campus de l'Université Lumière Lyon 2. © Anthony Micallef/Secours Catholique
 

Vrac permet aux habitants des quartiers populaires d’avoir accès à des produits frais, sains et bio issus directement des producteurs. Sans intermédiaire. Les premiers groupements voient le jour à La Duchère, Vénissieux et Vaulx-en-Velin, quartiers populaires de la métropole lyonnaise.

Les paysans fournissent, ils sont de plus en plus nombreux et Boris embauche. Deux, puis trois salariés. Puis Strasbourg s’intéresse au projet. Des groupements d’achats Vrac éclosent à Bordeaux, Marseille, Montpellier, Toulouse, Paris, Rennes. D’autres sont en incubation. Bientôt Vrac Bruxelles. En six ans, Vrac a fait émerger 49 groupements d’achats dans une dizaine de villes. 49 entités indépendantes ancrées dans leurs terroirs.

Faire entendre la voix des quartiers

Le projet séduit les politiques : prix de l’Assemblée nationale, prix de l’innovation sociale, lauréat de La France s’engage (fondation de François Hollande qui dote Vrac de 80 000 euros par an pendant trois ans. Les médias suivent.

Aux honneurs et à la publicité, Boris préfère les rencontres avec les habitants. Le plus souvent, avec les habitantes, puisque ce sont elles qui cuisinent à la maison. Des femmes des quartiers populaires, au passé difficile, que Boris écoute et veut faire entendre. Avec Alexis Jenni et le dessinateur Emmanuel Prost qui offrent leur talent, Boris leur consacre un livre : Femmes d’ici, cuisines d’ailleurs (Albin Michel). Une quinzaine de ces femmes y racontent leurs histoires et révèlent leurs recettes. « Le livre s’est vendu à 5000 exemplaires et a créé de la fierté dans les quartiers. »

Ensemble pour mieux se nourrir est le second ouvrage qu’il dirige. Un troisième, Restes d’enfance, recueil de souvenirs d’écrivains évoquant les plats de leur enfance, sort en même temps aux éditions… Vrac. « Oui, nous nous autoéditons ! » Mais cette édition-là est réservée à ceux qui ont répondu au crowdfunding lancé par Boris sur Internet. Une initiative qui ne sera sans doute pas la dernière !

(1) Frédéric Denhez et Alexis Jenni, Ensemble pour mieux se nourrir. Enquête sur les projets solidaires et durables pour sortir de la précarité alimentaire, Actes Sud, 208 p., 20 €. Préface de Véronique Fayet, ouvrage réalisé sous la direction de Boris Tavernier.

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Jacques Duffaut
© Anthony Micallef/Secours Catholique
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