Prison : une fenêtre vers l'extérieur

Prison : une fenêtre vers l'extérieur

Publié le 11/05/2016
Amiens
 

Permettre à la parole de se libérer, à l'esprit de vagabonder, aux idées noires de s'échapper, c'est le but d'ateliers organisés en prison par les équipes de bénévoles du Secours Catholique. Reportage, avec Marie Louise et Claudine, au quartier des femmes de la maison d'arrêt d'Amiens.

C’est une pièce exigüe avec deux tables accolées en long, entourées de quelques chaises en plastique. Les fenêtres par lesquelles filtre la lumière du jour sont obstruées et la porte en fer, verrouillée d’un tour de clé après chaque entrée ou sortie. Impossible d’oublier l’enfermement.

C’est ici, au cœur de la maison d’arrêt d’Amiens, que Claudine et Marie-Louise, bénévoles au Secours Catholique, animent presque toutes les semaines, pendant deux heures, un groupe de parole pour les femmes détenues.

Elles sont onze, ce mardi matin, à s’être déplacées depuis leur cellule. Assises autour des tables, certaines dessinent ou colorient, les autres tressent des bracelets en élastiques. Mêler activité manuelle et discussion, l’idée est venue de Claudine, il y a deux ans. « J’avais lu un article sur le coloriage disant que c’était un bon moyen de se détendre », explique la bénévole.

« Ça nous occupe l’esprit, c’est apaisant, confirme Brigitte (1). Et puis, cela nous permet de faire des cadeaux à nos familles quand on les voit au parloir. » C’est aussi utile lorsque le groupe aborde des thèmes particulièrement sensibles. « Certaines d’entre nous n’ont pas toujours envie de parler, raconte Véronique. Dessiner ou fabriquer un bracelet, ça leur permet de rentrer dans leur bulle. »

 

Sujet du jour : le sommeil. Léger, agité, profond, très profond… Marie-Louise, puéricultrice à la retraite, décrit les différentes phases que traverse le dormeur.

« Sommeil agité, moi c’est ça que j’ai », pense Nadia. « Ben moi, bizarrement, je dors mieux ici que dehors, constate Sandrine. Je suis mieux réglée ». Pour Brigitte, c’est l’inverse : « Ici je n’arrive pas à dormir. Je suis stressée. » Cliquetis de trousseaux de clés, ronflements, télévision allumée dans la cellule d’à côté…  « Je me réveille au moindre bruit », dit-elle. « Moi je passe des heures à cogiter », confie Sephora.

Presque toutes prennent des médicaments, parfois sans trop savoir ce qu’on leur donne. « J’ai appris ce matin qu’au lieu de somnifères, on me filait des anxiolytiques, raconte Valérie. Alors que je demande juste deux cachets pour dormir la nuit. »

Marie-Louise conseille de manger léger le soir, d’éviter les sucreries. « Oh non, c’est notre seul plaisir », plaisante Sandrine.

On en vient rapidement à parler des difficultés du quotidien : les journées, longues, qui passent et se ressemblent, le sentiment d’infantilisation, l’appréhension d’une sortie « sèche », sans préparation ni accompagnement, la solitude et l’ennui qui plombent le moral, le manque d’occupation qui empêche de se changer les idées et d’évacuer le stress.

Le plus rude, c’est le week-end et pendant les vacances, quand les activités sont suspendues. « Certains moments sont attendus, confie Brigitte. Et quand ils ne viennent pas, c’est dur. » Les sorties de cellules sont alors limitées aux promenades : une heure le matin, une heure et demi l’après-midi.

 

 

 

Les ateliers représentent pour ces femmes détenues de rares occasions de rompre l’isolement. « On se retrouve, on discute, on fait des choses ensemble », apprécie Sephora.

« Au début de chaque séance, on parle un peu de tout et de rien. Elles nous parlent de leurs enfants, de leurs familles, de comment s’est passé le parloir, raconte Marie-Louise. Elles nous interrogent aussi sur nos propres enfants, sur ce qu’on va faire le week-end : « Qu’est-ce que vous allez manger ? » « Est-ce que vous allez aller au ciné ? » « Qu’est ce que vous allez voir comme film ? » C’est un échange. On apprend beaucoup d’elles. »

Ce que Nadia aime chez les deux bénévoles, c’est « leur sourire et le fait qu’on peut parler de plein de choses… Et puis, elles sentent bon. C’est un peu notre fenêtre vers l’extérieur. »

 
Prison : une fenêtre vers l'extérieur
Claudine.
 

Et les surveillantes ? « C’est différent, explique Sandrine. Globalement, on a de bonnes relations avec elles. On peut discuter. Elles peuvent même nous aider, en corrigeant une lettre qu’on veut envoyer, par exemple. Mais elles vivent avec nous : elles dorment avec nous, elles mangent avec nous, elles lisent tout notre courrier, elles savent presque tout de nous. Avec Claudine et Marie-Louise, c’est plus facile de se confier car on peut ne pas tout dire, garder notre jardin secret. Elles ne nous demandent pas pourquoi on est là. »

 « C’est mieux comme cela », estime Marie-Louise. Ne pas savoir permet de voir la personne plutôt que l’acte. « Nous ne sommes pas tentées de juger. »

Claudine avoue avoir eu « un peu peur » quand elle a su que les ateliers se déroulaient dans l’enceinte même de la maison d’arrêt. Elle ne regrette pas aujourd’hui d’avoir découvert « un monde que je ne soupçonnais pas ». Un lieu peuplé de femmes qui « finalement ressemblent à tout le monde ».

(1) Tous les prénoms des femmes détenues ont été changés. De même, seules Claudine et Marie-Louise sont reconnaissables sur les photos.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Élodie Perriot / Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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