RD Congo - Justine Masika, combattante de l’impunité

Publié le 16/05/2012
République démocratique du Congo
RD Congo - Justine Masika, combattante de l’impunité
 

Justine Masika, coordinatrice de la plateforme Synergie des femmes pour les victimes de violences sexuelles (SFVS), partenaire du Secours Catholique, était à Paris afin de témoigner de la situation dans son pays, la République démocratique du Congo.

Quelle est la situation actuelle à l’Est de la RD Congo ?
De nouveaux affrontements ont éclaté, il y a un mois, à la suite de la désertion d’anciens rebelles qui avait été intégrés dans l’armée congolaise. Ces affrontements entraînent un déplacement massif de populations vers les pays voisins. Par ailleurs, de nombreux viols et violations des droits humains sont commis dans ce contexte.
Les déserteurs ont créé une nouvelle milice rebelle, appelée le M23. Son leader charismatique, Bosco Ntaganda, ancien général dans l’armée congolaise, est recherché par la Cour pénale internationale (CPI) pour les crimes qu’il a commis entre 2002 et 2003 en Itouri, au nord-est de la RDC. Lorsque la CPI a condamné Thomas Lubanga [ancien chef milicien congolais, dont Bosco Ntaganda était l’adjoint], la société civile congolaise et moi-même avions salué cette décision mais nous avons également demandé à ce que les coauteurs de ses crimes, tels que Bosco Ntaganda, payent aussi. Cela m’a valu des intimidations des fidèles de Ntaganda pour me faire taire.

Joseph Kabila, le président congolais, a justement affirmé qu’il souhaitait arrêter Ntaganda, mais que cela ne se fera pas sous la pression internationale…
Oui, le gouvernement congolais souhaite que Bosco Ntaganda soit jugé en RDC. Mais nous savons tous que les juridictions congolaises n’ont pas la compétence. C’est une nouvelle façon pour le gouvernement de le protéger, comme il l’a toujours fait. Toutefois, le fait est que pour la première fois un responsable de crimes dans l’est du Congo [Thomas Lubanga] a été condamné par la CPI. C’est un signal fort. Cela signifie que les personnes qui violent les droits humains savent qu’elles seront jugées un jour.

Vous ne cessez de dénoncer l’impunité, en particulier pour ce qui concerne les auteurs de violences sexuelles. Arrivez-vous à obtenir réparation et justice pour les victimes ?
Certains violeurs des femmes que nous accompagnons ont été condamnés en justice. Toutefois, malgré la loi sur la répression des violences sexuelles qui les punit de cinq à vingt ans de prison, le viol est banalisé et ses auteurs sont souvent condamnés à des peines qui excèdent rarement trois ans. De leur côté, les femmes accèdent peu à la réparation. Par ailleurs, le viol reste encore un tabou en RDC. Je dis souvent que les femmes victimes de violences sexuelles sont deux fois victimes : la première fois, lorsqu’elles sont abusées sexuellement et, la deuxième fois, lorsqu’elles sont ensuite rejetées par leurs proches. En outre, lorsque les victimes ont le courage de porter plainte, elles doivent parcourir des kilomètres pour atteindre les tribunaux, puis faire face à leur lenteur et à leur manque de moyens. Souvent, les victimes n’ont pas les moyens financiers pour se lancer dans une procédure judiciaire. Dans ces cas-là, la Synergie leur paye les frais.
Devant tous ces obstacles, les femmes se découragent et préfèrent, lorsqu’elles connaissent leur agresseur, obtenir un arrangement à l’amiable. Nous plaidons donc pour la création de tribunaux de paix dans chaque territoire.

Depuis la création de la Synergie des femmes, quelles sont les avancées et quels sont les obstacles auxquels vous avez dû faire face ?
La Synergie a trois objectifs : créer une prise de conscience par la population des violences sexuelles commises sur les femmes ; donner une prise en charge globale aux victimes (médicale, psychosociale, réinsertion économique et sociale, etc.) ; et enfin obtenir réparation et justice pour ces victimes. Aujourd’hui, nous pouvons dire que nous avons presque atteint les deux premiers objectifs. Il y a une réelle prise de conscience du viol en RDC au niveau local, national et international. Le nombre de dénonciations de viols a considérablement augmenté alors qu’il était auparavant banalisé. Nous impliquons également les communautés dans la prévention des violences sexuelles et la protection des victimes et faisons de l’acceptation des victimes par leur communauté une priorité. Toutefois, comme je vous le disais précédemment nous avons des difficultés à obtenir justice et réparation. C’est donc notre plus grand défi.

Vous avez adressé, le 3 mai dernier, une lettre à la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, afin qu’elle s’assure que les compagnies minières n’achètent plus aux groupes armés les minerais dans l’est du Congo. Pour quelles raisons ce sujet vous préoccupe-t-il ?
Tout le malheur qui nous arrive à l’est de la RDC est lié à l’exploitation illégale des ressources naturelles. Dans les carrés miniers, les femmes sont violées, exploitées sexuellement. Elles travaillent toute la journée à concasser les minerais et à les transporter sur de longs trajets. Si nous arrivons à légaliser l’exploitation des minerais en RDC, cela profitera aux populations mais aussi au gouvernement. Nous voulons une traçabilité des minerais de RDC.

Comment êtes-vous devenue une activiste pour le respect des droits des femmes et la protection des victimes de violences sexuelles ?
Lorsque j’ai terminé mes études, j’ai trouvé un travail dans une organisation de défense des droits des femmes paysannes, tout à fait par hasard. J’ai compris que ces femmes avaient des problèmes et je me suis investie pour la promotion des droits de la femme. En 2002, mon chemin a croisé celui d’une femme de 80 ans qui venait d’être violée. Je l’ai emmenée à l’hôpital général de Goma, qui a refusé de la soigner car elle n’avait pas d’argent. Cette femme est décédée. J’ai donc lancé un SOS pour ces victimes. La Coopération suisse a répondu. Ainsi est née la Synergie.

Qu’est-ce qui vous pousse à continuer malgré les menaces qui pèsent sur vous ?
Je crois en la dignité de la femme. En RDC, le grand problème est l’ignorance. Si la femme arrive à comprendre qu’elle a des droits et qu’elle doit les revendiquer, ce sera une grande force. Je me bats donc pour que les femmes les plus soumises au poids des traditions et des coutumes puissent comprendre cela. Par ailleurs, ma foi chrétienne m’aide à continuer à militer pour le droit des femmes et des victimes de violences sexuelles. Je sais que tout ce qui nous arrive est la volonté de Dieu et qu’Il nous protège.

Clémence Richard
crédit : Élodie Perriot/Secours Catholique
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