Réfugié en Turquie : Mamadou, chercheur d’asile

Publié le 29/10/2014
France, Guinée
 

Mamadou Camara*, 19 ans, a fui la Guinée-Conakry pour la Turquie en novembre 2010. Malgré un avenir en pointillé, il s’est engagé auprès de ceux qui demandent comme lui l’asile politique et est devenu bénévole pour Caritas.

Assis sur sa petite chaise de bureau, Mamadou a croisé ses mains. Le jeune homme longiligne pose un regard sombre sur son interlocuteur. Il parle lentement, à voix basse. Quand arrive l’heure fixée pour la fin de l’entretien, il dit : « Cela ira ainsi » et se tourne vers son clavier... Face au journaliste, Mamadou est méfiant, sa confiance a déjà été trahie. C’était à l’occasion d’un reportage sur les conditions de vie des réfugiés. « L’équipe de télévision française m’avait promis de flouter les images filmées en caméra cachée. Mais tout le monde m’a reconnu ; ici, on m’a insulté, menacé ; même d’Afrique on a appelé ! »

Il y a bientôt quatre ans que Mamadou a quitté son pays, la Guinée-Conakry, alors que le pouvoir matait les opposants après le second tour de la présidentielle. Mamadou était parmi eux. Il ne pouvait croire à la défaite de son favori, Cellou Dalein Diallo, largement vainqueur au premier tour (43 %). « Ils sont entrés dans notre quartier, à majorité peule. Avec la complicité des gendarmes, ils ont saccagé nos maisons, violé les filles. Mon père a tiré en l’air pour les disperser. Ils l’ont blessé à mort. »

Il ne reste que la fuite. Tout le monde est séparé. Grâce à un ami de son père, Mamadou s’envole pour Casablanca, au Maroc, puis Istanbul. « Je devais partir : ils allaient revenir achever leur travail. »

À 19 ans, Mamadou impressionne par sa sagesse. Mais derrière son ton maîtrisé, on devine la même fougue qui devait animer son père. Ce père, mort avec beaucoup d’autres, dirigeait une section de base de l’Union des forces démocratiques de Guinée, le parti de l’ancien Premier ministre Diallo. Avec lui, Mamadou vibrait aux meetings chaque semaine. « Nous voulions que tout le monde ait une meilleure vie. Le pouvoir a réussi à monter les gens les uns contre les autres. »

En ce début de mois de novembre, lorsqu’il descend de l’avion à l’aéroport d’Istanbul, Mamadou découvre un pays inconnu. Après quelques jours à l’hôtel où il dépense ses maigres économies, il est accueilli par une association à Kadiköy, sur la rive asiatique, et est hébergé dans une maison d’accueil pour mineurs demandant l’asile auprès du Haut Commissariat aux réfugiés (HCR). « J’ai vécu cinq mois enfermé dans mon passé. Que faire de ma vie ? Aucune nouvelle de ma famille ! Pas le droit d’étudier ni de travailler... »

Le jeune exilé s’ouvre peu à peu, grâce « au frottement avec les gens » et aux séances avec des psychologues. Avant de retrouver l’envie de s’en sortir par lui-même.

Plongée dans les réseaux d’exploitation des migrants

C’était il y a deux ans, un tournant. Hors de la maison d’accueil, Mamadou cherche du travail et découvre une réalité plutôt sombre. « J’avais trouvé une fabrique de sacs et de chaussures tenue par des Africains. On travaillait de 8h30 à 20h30, parfois sans s’arrêter ni manger, sans recevoir non plus le moindre respect... » et pour un salaire hebdomadaire de 130 TL (45 euros) pas toujours payé. Une plongée dans les réseaux d’exploitation des migrants. C’est pour dénoncer cette situation qu’il accepte les caméras françaises. Et qu’il n’a de cesse de s’engager auprès des demandeurs d’asile.

Il découvre les réseaux d’ONG, est engagé par Médecins sans frontières et offre de son temps à Caritas en parallèle. Depuis la fin de sa mission à MSF, il travaille trois jours par semaine dans les bureaux de Caritas.

Il devient enfin président de l’Union des jeunes réfugiés en Turquie. « Une association créée par des anciens de la maison d’accueil des mineurs pour aider les jeunes qui sont livrés à eux-mêmes. Nous relayons leurs difficultés auprès des ONG et des institutions. Nous organisons des conférences, des soirées dansantes... » Soutenus par Caritas, ils ouvrent une maison pour les plus vulnérables. L’aventure ne dure malheureusement que six mois. « Le propriétaire a augmenté le loyer, nous n’avons pas pu rester », regrette Mamadou.

En sursis

Rien n’est éternel à Istanbul. Mamadou le sait : lui-même vit en sursis. D’un côté, il espère une réponse du HCR où il a passé deux entretiens pour partir aux États-Unis. De l’autre, depuis l’expiration de son permis de résidence, il redoute une décision de l’administration turque qui pourrait l’envoyer dans la campagne loin d’Istanbul. Il lui faudrait repartir de zéro. « Entre migrants, on s’entraide. Mais ce n’est pas facile : on est souvent séparés, chacun a ses soucis, ses préoccupations... »

Sur l’écran fatigué, les news défilent. Mamadou garde aussi un œil sur la Guinée – sa famille est-elle encore en vie ? « On entend dire que tout va bien là-bas. Moi je me méfie, dit-il. Un jour, peut-être, le moment sera opportun. Alors je rentrerai. »

* Le nom a été modifié.

Adrien Bail
Crédits photos: © Xavier Schwebel/Secours Catholique
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