Reportage : le grand pardon

Publié le 02/06/2014
Rwanda
Reportage : le grand pardon
 

Réconcilier victimes et bourreaux est la lourde tâche que se sont assigné les commissions diocésaines Justice et paix du Rwanda. Au sein d’associations, les villageois s’expriment, s’écoutent et se pardonnent.

Midi au soleil. Dans un hameau proche de la ville de Gikongoro (sud-ouest), une femme sarcle quelques pieds de maïs plantés entre sa maison et celle de son voisin. Des paysans rentrent chez eux, houe sur l’épaule. Des enfants courent autour de la salle communale construite en pisé, au toit de tôle flambant neuf. À l’intérieur, assises dans la pénombre, une vingtaine de personnes regroupées par les animateurs de la commission paroissiale Justice et paix (CJP).

Toutes ont vécu le génocide. Les unes ont été victimes des autres. Certaines ont tué des proches de personnes présentes. Elles ont pourtant formé une association, l’une des 24 créées dans la région.

Au Rwanda, les mots “Tutsi” et “Hutu” sont devenus tabous. Le gouvernement s’efforce d’appliquer la “rwandisation”, une politique qui consiste à ne faire aucune différence entre les ethnies. L’appartenance à telle ethnie n’apparaît plus sur les cartes d’identité, mais il est difficile d’éradiquer certains mots de son vocabulaire.

Lever le silence

« J’ai commis des atrocités, reconnaît Daniel*, le président de l’association. En 1994, j’étais aux barrières pour attendre les Tutsis. J’avais pour instruction du préfet de ne laisser passer aucun Tutsi, de demander leurs cartes d’identité. Il y avait un fossé où on les jetait une fois tués. J’ai suivi les instructions. C’était le 18 avril. Ensuite, nous sommes allés traquer les Tutsis réfugiés dans les collines. Les gens des alentours sont arrivés avec le bourgmestre et nous les avons tous exterminés. Ceux qui n’avaient pas été tués avec des fusils l’étaient avec des machettes. »

J'ai de la peine d'avoir tué des innocents.

Après les trois mois du génocide, Daniel fuit au Zaïre où il reste trois ans. En 1997, il rentre au pays, est jugé par une “gacaca”, tribunal de proximité pour une justice de masse, et condamné à sept ans de prison. « Quand je me le rappelle, reprend Daniel, j’ai du chagrin d’avoir tué des innocents. »

« Pour moi, dit Marie en se levant de son banc, c’était impensable de rencontrer ceux qui avaient exterminé ma famille. J’ai hésité longtemps. J’ai adhéré à l’association parce qu’on pouvait parler, dire ce qu’on avait vécu, le dire à nos bourreaux. » À l’évocation des crimes de l’un ou de l’autre, des visages de femmes se crispent, elles pleurent en silence. Ces terribles confessions soulagent les coupables. Certains disent que le pardon des rescapés leur permet de se pardonner à eux-mêmes.

L’association fait participer ses membres à des activités en commun : entraide aux champs, épargne commune équitablement répartie, activités génératrices de revenus, élevage en commun de chèvres offertes par la CJP.

« Du fond du cœur »

Une autre association de la région de Gikongoro se réunit à l’ombre de la chapelle d’un collège où sont scolarisés des enfants de réfugiés congolais. Dans le groupe, Catherine et Innocent acceptent de parler de leur réconciliation.

J'ai demandé pardon et j'ai senti un grand repos dans mon coeur.

« Innocent a été complice de la mort de mon fils », relate Catherine d’une voix neutre. Grande et fine, elle porte sur son beau visage les stigmates de la douleur. « Je ne voulais surtout pas voir Innocent. Mais un jour, nous avons fini par nous croiser, je ne pouvais pas reculer. Il m’a demandé un rendez-vous. Je n’ai pas osé dire non. Il est venu le lendemain et m’a demandé pardon. Je lui ai demandé si son pardon était juste un mot ou s’il venait du fond du cœur. Il m’a répondu : “Du fond du cœur.” Je lui ai dit : “Tu es catholique, moi aussi. Puisque Dieu pardonne toujours, et que tu veux mon pardon, je te pardonne.” J’ai vu alors une sorte de soulagement dans ses yeux et pour ma part, j’ai senti un grand repos dans mon cœur. Par la suite, nous sommes devenus amis. »

Innocent se souvient de sa honte : « C’est très difficile de s’approcher et de demander pardon. Même si les victimes savent que nous avons été des exécutants. Les autorités locales m’ont obligé à participer à l’exécution du fils de Catherine. J’y suis allé pour sauver ma vie. Si j’avais refusé, on m’aurait tué. »

Les tueurs n’ont pas de mots assez durs pour qualifier les autorités de l’époque qui, disent-ils, ne leur ont pas laissé le choix.

Vénérande, une autre rescapée, ajoute : « Nous leur avons pardonné parce que nous sommes tous Rwandais. Ceux qui ont tué, ceux qui ont été tués sont Rwandais. On est obligé de vivre ensemble. Ceux avec qui nous sommes ont demandé pardon et nous leur avons pardonné. Malheureusement, il y en a beaucoup qui n’ont pas encore demandé pardon. »

* Le prénom a été changé.

Jacques Duffaut
Crédits photos: © Elodie Perriot/Secours Catholique
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