Rwanda : au delà du traumatisme

Publié le 23/04/2015
Rwanda
Rwanda : au delà du traumatisme
 

Elle voulait consacrer sa vie aux pauvres. Le génocide rwandais a conduit Auréa Mukamutesa à prendre soin de toute une population, traumatisée comme elle.

Remera, au Rwanda, est un village isolé au sommet d’une montagne d’où l’on admire des lacs tranquilles sertis dans la chaîne du Virunga, ponctuée de trois gigantesques volcans. Derrière ces volcans, l’Ouganda au nord, et à l’est la République démocratique du Congo.

Le foyer de charité de Remera, fondé en 1968 par le père belge Guy Claessens, est l’endroit où, enfant, Auréa Mukamutesa rêvait de vivre. Adulte, elle en a fait sa demeure : elle en est aujourd’hui la directrice, charge qu’elle cumule avec celle de coordinatrice d’Ibakwe, association créée pour insuffler la paix au cœur d’une société toujours hantée par des violences intérieures, héritées du génocide de 1994.

Auréa naît en 1960 près de Kigali, dans une famille tutsie aisée. Son père est directeur d’une compagnie d’électricité. Sa mère élève les dix enfants du couple dans le respect de la religion catholique. L’amour familial rayonne au-delà du foyer jusqu’aux pauvres et aux orphelins de la paroisse. Les enfants Mukamutesa partagent repas et vêtements avec les enfants des voisins.

Comme ses frères et sœurs, Auréa fréquente les écoles religieuses. La jeune fille prend vite conscience de la solidité de sa foi et de son désir d’enseigner. À 16 ans, après une première retraite au foyer de charité, elle y donne des cours aux petites classes puis à des jeunes filles en retard dans leur scolarité. Elle ne cesse d’enseigner jusqu’aux événements de 1994.

L’effroi face aux assassins brandissant leurs machettes

« En fait, tout a commencé en 1990 », se souvient Auréa, assise à l’ombre d’un palmier du foyer. « Le Front patriotique rwandais (FPR) menait des attaques de plus en plus fréquentes depuis la frontière ougandaise, dit-elle en désignant le plus haut des volcans. On entendait les canons. Les gens fuyaient devant eux. » En 1992, tous les pensionnaires ont dû quitter le foyer durant trois mois.

Le 6 avril 1994, premier soir du génocide, relate Auréa, « nous accueillions à ce moment là, 70 personnes de toutes nationalités. La radio ordonnait de rester chez nous. Nous nous sommes barricadés au foyer. À l’extérieur, des groupes d’hommes rôdaient. On les entendait parler. Au téléphone, on apprenait qu’à Kigali certaines congrégations avaient été saccagées et que le sol était jonché de cadavres. À Remera, l’armée régulière est venue demander nos cartes d’identité, les soldats nous ont insultés. Moi, j’attendais la mort. » Auréa se rappelle l’effroi ressenti face aux assassins brandissant leurs machettes sous ses fenêtres en lui promettant de la « découper en morceaux ».

Résilience et métamorphose

Grâce à des amis, elle traverse le pays – les routes sont jalonnées de charniers – elle passe par le Burundi, apprend que sa famille et ses amis ont péri, gagne la France puis part au Canada où un institut religieux propose un enseignement qui pourrait l’aider. L’Institut de formation humaine intégrale de Montréal (Ifhim) reconstruit les personnes traumatisées en sollicitant leurs forces vitales enfouies. Le Secours Catholique-Caritas France s’engage à payer ses études.

Quand Auréa arrive à Montréal, son état inquiète : elle a peur de tout le monde. Elle n’arrive plus à écrire. La vue de la viande lui soulève le cœur. Plus malade que ceux qu’elle veut soigner, elle devient la patiente de Marie-Marcelle Desmarais, directrice générale de l’Ifhim.

« Au bout de deux ans, la directrice m’a dit : “Partez, essayez-vous sur le terrain. Vous verrez vite si vous avez quelque chose à donner”, se rappelle Auréa. Quand je suis rentrée, j’ai rencontré des femmes qui avaient abandonné l’école, des gens qui étaient sortis vivants des fosses communes, des victimes de viols et du sida, des orphelins… J’avais beaucoup à donner. »

« À la fin, ils vivent le pardon et ils sont guéris »

La formation continue à distance. Marie-Marcelle Desmarais vient souvent au Rwanda et en 2004, Auréa repart deux ans à Montréal pour se perfectionner et obtenir son diplôme de conseillère en formation humaine. La métamorphose d’Auréa accomplie, il fallait en faire bénéficier le plus grand nombre.

L’association Ibakwe est créée pour diffuser cet enseignement fondé sur le pardon. Les formations sont ouvertes à tous : aux victimes et aux coupables de génocide comme aux enfants et aux vieillards, aux victimes et aux coupables par ricochet. Pardonner est aussi difficile que d’être pardonné. Être pardonné autorise à se pardonner et à faire la paix.

« Certains nous disaient : “Comment osez-vous nous former avec nos assassins ?” se rappelle Auréa. D’autres nous disaient : “Qu’est-ce qui pourrait nous faire oublier les scènes horribles que nous avons vécues ?” À la fin, ils vivent le pardon et ils sont guéris. »


BIOGRAPHIE

1960  : Naissance près de Kigali

1994 : Échappe au génocide rwandais

2014 : Accompagne la population dans la réconciliation

Jacques Duffaut
Crédits photos : © Elodie Perriot/Secours Catholique-Caritas France
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