Sans-abri : les petits déjeuners du canal

Publié le 25/03/2013
Toulouse
 

De plus en plus nombreux, de plus en plus jeunes, 4 000 hommes, femmes et enfants vivent dans les rues de Toulouse. À 150 d’entre eux, le Secours Catholique offre tous les matins un petit déjeuner.

Il va être 7 heures du matin, il fait encore nuit. Entre le canal du Midi et la maison de l’éclusier, en contrebas de la gare routière, deux bénévoles dressent une table, déchargent d’un véhicule utilitaire de quoi servir un copieux petit déjeuner : café, thé, viennoiseries, pain, confiture, charcuterie et fromage. Les premiers “clients” sont déjà là. Toulouse se réveille lentement.

Repas partagé

120 à 150 personnes démunies viennent se restaurer gratuitement tous les jours, de novembre à avril. Uniquement les week-ends le reste de l’année. Les bénéficiaires dorment pour la plupart dehors. D’autres ont trouvé à se loger mais continuent à venir, en partie par manque d’argent, en partie pour parler et partager ce premier repas avec leurs anciens compagnons de galère.

Bernard a passé cinq ans à la rue. Ce natif d’Auvergne âgé de 53 ans avait cessé de travailler à cause de hernies discales. « Une fois les assurances chômage épuisées et après des tentatives de reconversion vaines, dit-il, je n’ai pas pu continuer à payer mon loyer. » À la rue, il ne reste pas inactif. Il devient bénévole à la Banque alimentaire, milite pour le Droit au logement (DAL), organise des soirées culturelles, fait des tournées de nuit avec le Secours Catholique et s’occupe d’une “halte santé” (un lieu qui recueille des sans-abri très malades) où il tente d’améliorer la condition de ses compagnons de galère. Bernard a aujourd’hui son appartement et continue à venir au bord du canal.

Vingt ans de petits déjeuners

Bernard était présent en janvier lorsqu’on a célébré les vingt ans des petits déjeuners du canal. «  Il y avait beaucoup de monde. Il y avait surtout le père Claude Couffin, le prêtre ouvrier qui a créé ces petits déjeuners », se souvient-il. Mgr Le Gall, archevêque de Toulouse, et Mme Touchefeu, adjointe au maire de la ville chargée des affaires sociales, avaient souhaité marquer cet anniversaire avec le père Couffin et la délégation toulousaine du Secours Catholique. La presse s’était aussi déplacée pour l’occasion.

Frères

Derrière la table de service, Richard verse les cafés, tend le plat de saucisson, répond brièvement à une question. Cela fait dix ans qu’il sert des petits déjeuners. « Mon bénévolat, c’est un engagement spirituel », confie-t-il, un peu agacé qu’on lui en demande la raison. « Je suis proche de l’Église. Déjà, enfant de chœur, je me préoccupais de servir les pauvres. » Lui aussi a mangé de la vache enragée et sait qu’il y a «  beaucoup de mecs qui n’ont pas de tunes pour bouffer ». Les gars de l’autre côté de la table, ce sont ses frères. Il se préoccupe d’eux.

Les convives du matin sont essentiellement des hommes. Quelques femmes se faufilent, mangent un croissant, boivent un thé puis disparaissent. Parmi les personnes présentes, de nombreux étrangers – Espagnols, Portugais, Européens de l’Est – et des Français « de plus en plus jeunes », précise Lydie, animatrice à la délégation du Secours Catholique de Toulouse. « Certains sont sans doute mineurs. »

4 000 personnes à la rue à Toulouse

L’errance à Toulouse est devenue banale. En croisant les estimations des associations d’entraide toulousaines, il y aurait dans la ville rose 4 000 personnes vivant à la rue. De nombreux Roumains et Bulgares se sont installés sur les bords de la Garonne, sous les ponts, sur les îles du fleuve. Oublié des grands travaux qui transforment actuellement la ville, le quartier Bayard, autrefois prospère, trait d’union entre la gare et le cœur historique de la cité, est devenu le repaire des “punks à chiens” et des vagabonds. Installé rue Bayard depuis plus de vingt ans, l’urbaniste toulousain Louis Canizarès a pu mesurer «  un accroissement impressionnant des sans-abri en quelques années », mais explique le déclin du quartier par la volonté de repousser sa rénovation jusqu’à l’aboutissement du projet de ligne TGV. Un projet qui est encore à l’étude.

« Je voulais aller en Espagne, au chaud », explique Robert, 31 ans, arrivé de Prague il y a deux ans. « Je n’avais plus d’argent pour aller plus loin. » La ville lui a plu. « Je me suis installé juste de l’autre côté du canal », dit-il en riant et en levant lentement le bras vers l’immeuble d’en face. « C’est pratique. » Accompagné de deux petites chiennes et d’une bouteille de rosé, il parle aux uns et aux autres. Il cherche du travail dans la restauration. Il n’en a pas encore trouvé mais il dit qu’il est moins difficile de travailler en France qu’en Tchéquie.

Instinct de survie

Chaque matin, ici même, Robert retrouve Michel. Ensemble, ils écoutent une ou deux des 100 chansons enregistrées sur le téléphone portable de ce dernier. Si Michel est à la rue, c’est par choix. Cet ancien militaire de 31 ans ne supporte pas de rester enfermé. Il marche. « Couverture spéciale, duvet militaire. Il faut être équipé », dit-il. C’est au 22e régiment d’infanterie, où il a passé cinq ans, qu’il a appris à développer ce qu’il appelle « mon instinct de survie ». Même les jours de permission, il dormait dehors. Très tôt placé en famille d’accueil, il conserve des contacts, quoique distants, avec ses parents divorcés. Dans ses bagages, une Bible qu’il ne lit pas mais qui le rassure et une boîte à outils pour réparer des bicyclettes. Il se nourrit des rebuts de supermarchés et mange le soir aux Restos du cœur. Lui aussi dort au bord du canal du Midi, mais à deux kilomètres de là, près du stade toulousain, dans le quartier des Sept-Deniers. Il vient déjeuner à pied. Et c’est toujours à pied que, chaque trimestre, il retourne à Clermont-Ferrand percevoir son RSA.

Michel fait figure de nanti comparé à Christophe [1], 52 ans, qui refuse de toucher le RSA de peur d’être fiché. Depuis deux ans, cet homme fragile au visage encore jeune vit dans le bruit et le froid. En rupture familiale, il a quitté son travail, sa région, son passé. Il se dit criblé de dettes qu’il ne peut évidemment plus rembourser. Un autre homme, grand, jeune, hostile, interrompt Christophe, lui lance une phrase qui n’a aucun sens, puis s’éloigne en courant. C’est l’heure où les lampadaires s’éteignent et où le soleil commence à taquiner l’eau noire du canal. Les deux bénévoles ont replié la table et s’en vont, promettant de revenir le lendemain à 7 heures précises.

Notes:

[1] Il ne s’agit pas du prénom véritable.

Jacques Duffaut
© Xavier Schwebel/Secours Catholique
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