« Sur le terrain, j’ai appris à aimer le mot “militant” »

Publié le 01/03/2021
Pas-de-Calais
« Sur le terrain, j’ai appris à aimer le mot “militant” »
Vincent de Coninck à Lille.
 

Après neuf années au Secours Catholique, dont quatre à Calais, Vincent de Coninck est devenu directeur de l’Abej-SOLIDARITÉ, une association lilloise qui lutte contre l’exclusion des personnes à la rue. Pour lui, quel que soit le résultat, l’important finalement, c’est d’être présent.

Une vaste lande sablonneuse parsemée de buissons. Des centaines de tentes disséminées entre les dunes. Le clocher de l’“église érythréenne” culminant à 5 mètres de haut. Le fumet qui s’échappe des cantines afghanes… Pour beaucoup, encore aujourd’hui, le souvenir de Vincent de Coninck est indissociable des images de la “jungle” de Calais (Hauts-de-France).

Ce bidonville a abrité, entre avril 2015 et octobre 2016, jusqu’à 10 000 personnes exilées originaires du Soudan, d’Érythrée, d’Iran, d’Afghanistan, de Syrie... bloquées au bord de la Manche sur leur route migratoire vers l’Angleterre.

À l’époque chargé de mission Migration au Secours Catholique dans le département, Vincent de Coninck est l’un des principaux instigateurs de ce lieu. Avec d’autres associations, il avait obtenu des autorités qu’elles tolèrent la “jungle”, solution évidemment imparfaite, mais qui permettait de sortir de la logique de démantèlement systématique pour organiser un minimum d’accueil.

Aujourd’hui directeur de l’Abej-SOLIDARITÉ, une association lilloise de lutte contre l’exclusion des personnes à la rue, Vincent de Coninck dit avoir « un seul regret », celui de ne pas avoir tenu un journal de bord durant ses années passées à Calais.
 

Personne ne peut imaginer ce que l’on vit à Calais.


« Personne ne peut imaginer ce que l’on vit là-bas », assure-t-il. Parfois des souvenirs lui reviennent, tels des flashes. Il raconte les appels de Mariam, une animatrice du Secours Catholique, « à 5 heures du mat’ parce que des migrants ont reçu des messages d’amis à eux qui étouffent dans un semi-remorque. On prévient les flics en urgence, avant de partir sillonner Calais à la recherche du camion ». Ou, dans un autre genre, une scène avec « ce mec dont la cabane vient de brûler avec toutes ses affaires. En me voyant abattu, il me dit : “Ne t’inquiète pas. On va se faire un thé, et demain, on reconstruit” ».

Maryline Baumard, journaliste au Monde, qui a couvert l’actualité sur les migrants de 2014 à 2018, se souvient de Vincent de Coninck comme d’« un vrai acteur de terrain ». Une image l’a marquée : « Lorsqu’on le cherchait, on tombait souvent sur lui par hasard, perché sur le toit d’une cabane, un marteau à la main, en train d‘aider à poser une bâche. » C’est sans doute cet ancrage dans la réalité du bidonville qui en faisait un interlocuteur crédible aux yeux des officiels, pense la journaliste. Quelqu’un dont la voix compte.

incognito

Pascal Brice, directeur à l’époque de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), qui statue sur les demandes d’asile en France, le confirme : « Nous savions d’où il parlait. » Et d’ajouter : « Il m’a permis de comprendre beaucoup de choses de la situation sur place. »

En 2015, à l’invitation du salarié du Secours Catholique, le haut fonctionnaire avait accompagné incognito, durant deux jours, des bénévoles de l’association dans la “jungle”. Cinq ans plus tard, Vincent de Coninck savoure encore, hilare, cette image du « directeur de l’Ofpra assis avec des migrants, un thé à la main, dans une tente enfumée ».

 

« En partant d’eux »

Politique et pragmatique, Vincent de Coninck revendique cette double casquette : « J’ai toujours aimé avoir les mains dans le moteur, et en même temps être au comité de pilotage de la course. Causer à la fois au Premier ministre et à la femme de ménage. » Il a besoin des deux, dit-il, pour se nourrir et faire avancer les choses. « La marmite bout toujours par le fond, mais avec le pouvoir tu peux l’amener plus vite à ébullition. »

 

Lorsqu’on part des demandes des migrants et qu’on prend le temps de préparer avec eux, on arrive à de belles choses.

 

Il n’a jamais aimé « l’esprit condescendant de la charité ». Dans le bidonville de Calais, Vincent de Coninck avait tenté de mettre sur pied, avec d’autres responsables associatifs, un Conseil des exilés. « On avait remarqué que lorsqu’on part de demandes des migrants et qu’on prend le temps de préparer avec eux, on arrive à de belles choses. L’idée n’est pas tant de faire “avec eux” que de faire “en partant d’eux” », explique-t-il.

 
« Sur le terrain, j’ai appris à aimer le mot “militant” »
Vincent de Coninck lors d’une journée de sensibilisation aux conditions de vie des personnes migrantes, dans le Calaisis. © Élodie Perriot/SCCF
 

Personnes exilées, gens à la rue, élus, militants associatifs, hauts fonctionnaires… Vincent de Coninck navigue entre les univers avec l’avantage de se sentir à l’aise partout. D’où cela lui vient ? Il ne saurait le dire. « C’est comme ça », lâche-t-il après une brève introspection.

Né à Croix (Nord) en juin 1968 – « juste après les pavés, c’est pour ça que j’ai l’esprit de contradiction », plaisante-t-il –, il a grandi à Roubaix. Ses parents étaient des chrétiens de gauche. « J’ai toujours rencontré des gens engagés, constate-t-il. Pas forcément à gauche. Des gens libres. »

engagement

Vincent de Coninck définit l’engagement comme la tentative pour une personne de réduire la distorsion entre ce qu’elle pense et ce qu’elle vit. Lui-même y est venu progressivement. Après une courte expérience de journaliste indépendant – « Je ne supportais pas qu’on corrige mes papiers ! » se marre-t-il –, ce diplômé en littérature a débuté sa vie professionnelle comme commercial dans la grande distribution. « Même si à la base, je voulais plutôt être prof, j’ai adoré ce métier », assure-t-il. L’expérience va durer dix ans, jusqu’à ce que le slogan de son entreprise, “Améliorer la vie du plus grand nombre”, lui paraisse absurde. « Je n’y croyais pas. »

Il part, travaille huit ans comme directeur des ressources humaines dans une petite scierie coopérative où il découvre qu’« on peut entreprendre avec les gens marqués par la précarité ».

Quelques tergiversations professionnelles plus tard, un ami lui parle d’un poste ouvert au Secours Catholique. Il a une image vieillotte de l’association, mais ce qu’il y découvre lui plaît.

 

Militant

Entre 2010 et 2018, Vincent de Coninck a été « impressionné par la ténacité et la créativité » des salariés et des bénévoles du Pas-de-Calais. À leur côté, il a appris à aimer le mot « militant » qu’il associait jusque-là « au fantassin, au mouton qui ne sort pas du rang » et qu’il a perçu sous un autre jour : « Celui qui s’arme pour tenter de transformer la société. » Huit années passionnantes mais aussi éprouvantes. « La situation à Calais t’occupe l’esprit en permanence. Parfois, mes enfants me parlaient, je ne les entendais pas. »

En 2018, il se dit qu’il est temps de passer à autre chose. « Je sentais que je n’avais plus la patience pour continuer à dialoguer avec la mairie et la préfecture sans m’énerver. »

À l’Abej-SOLIDARITÉ, une association implantée dans le centre-ville de Lille, Vincent de Coninck découvre un public de personnes à la rue beaucoup plus cassé et abîmé que les exilés rencontrés sur le littoral. « À Calais, dans l’élan de la course, les migrants ont une capacité de résilience et de rebond qu’ici les gens n’ont pas. »

Être là

Assis dans son bureau, le directeur de l’Abej désigne une photo accrochée au mur. C’est le portrait en noir et blanc d’un homme d’une cinquantaine d’années, peut-être moins. Il est à la rue depuis ses 14 ans, explique Vincent de Coninck. Il boit 15 bières par jour, mais il rentre au foyer tous les soirs. Et lorsque ce n’est pas le cas, l’équipe s’inquiète. « C’est cette philosophie que j’aime, dit l’ancien salarié du Secours Catholique. Ce mec-là, on ne le changera pas. Mais ce n’est pas pour ça qu’on doit le laisser tomber. L’important, finalement, c’est de ne pas le laisser mourir seul. »

Après des années d’un combat épuisant mené contre les pouvoirs publics pour faire respecter les droits des personnes migrantes, Vincent de Coninck a tiré une leçon : l’essentiel n’est pas d’être efficace, mais d’être là. Il est persuadé que ce dont les milliers de personnes passées par Calais se souviendront, « ce ne sont pas les recours en justice que nous avons faits contre l’État, mais notre présence fraternelle ».

 

Vincent de Coninck en 3 dates

  • 1968 : naissance à Croix, dans le Nord.
  • 2010 : entre au Secours Catholique comme délégué dans le Pas-de-Calais.
  • 2018 : devient directeur de l’Abej-SOLIDARITÉ, à Lille.
Benjamin Sèze
Crédit photos : ©Xavier Schwebel et @Elodie Perriot / Secours Catholique
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