Théâtre : les voix de l’exil afghan

Publié le 21/11/2013
Afghanistan, France
 

Le théâtre Aftaab, théâtre du soleil de Kaboul, joue à la Cartoucherie de Vincennes  jusqu’au 1er décembre (et en 2014 à travers la France), une Ronde de nuit étourdissante d’humanité. Une pièce écrite et interprétée par des comédiens afghans qui font vivre la parole de leurs frères exilés en France.

La ronde de nuit reprise actuellement au théâtre du soleil de la Cartoucherie à Vincennes est une pièce écrite en six mois et créée en mars dernier par de jeunes comédiens afghans. Le théâtre Aftaab (soleil en langue dari) a été fondé à Kaboul en 2005 par la troupe d’Ariane Mnouchkine lors d’un stage proposé aux artistes afghans. Depuis, la grande sœur aide son petit frère à grandir et à voler de ses propres ailes.

Ambiance

L’ambiance de La ronde de nuit doit beaucoup moins au tableau éponyme de Rembrandt qu’à une atmosphère shakespearienne. Cette nuit, à laquelle nous allons assister, est conditionnée par une tempête. Plus précisément une tempête de glace qui promet une mort certaine à ceux qui passent la nuit dehors.

À l’intérieur, une large scène encombrée d’ustensiles et d’archives. Nous sommes dans un théâtre. Sa directrice donne quelques consignes à Nader, un Afghan engagé pour surveiller les lieux. C’est son premier emploi en France, c’est sa première nuit. Seul, il se retrouve avec un ordinateur laissé par son prédécesseur. Nader se connecte, via Skype, à sa jeune et jolie femme restée au pays. Elle apparaît, comme dans les contes de fée, mais étroitement surveillée par ses parents. Ces échanges virtuels, projetés sur un drap blanc pour que les spectateurs en savourent tout le comique, vont accroitre la réalité des scènes qui vont suivre.

Car Nader ne va pas rester physiquement seul longtemps. Il voit rapidement débouler une avalanche de personnages : un de ses compatriotes qui repart le lendemain en Afghanistan muni d’un passeport français et d’une valise remplie de vin et de charcuterie ; une jeune femme temporairement hébergée dans un coin du théâtre ; un sans-abri qui vit dans les bois proches et qui passe prendre sa douche quotidienne (sauf que cette nuit les canalisations ont gelé) ; un policier qui fait sa ronde ; une prostituée qui vient se réchauffer ; et une dizaine d’immigrés afghans dormant autour de la gare de l’Est. S’ensuit une enfilade de saynètes enlevées, empreintes de poésie et d’émotions fortes.

Ce spectacle d’à peine deux heures passe comme un songe, le songe d’une nuit d’hiver dans lequel les hommes, quelle que soit leur origine ou leur nationalité, sont mus par les mêmes sentiments de peur, de survie, d’entraide et d’amour.

Vie d’exil

Les comédiens ont écrit la pièce. Les personnages sont nés de souvenirs, d’expériences, d’extraits de vie. Venus en France avec un permis de travail, ils sont entrés dans la peau de leurs frères qui dorment sur le trottoir parisien. Quatorze amuseurs de Kaboul sont leur porte-voix. Trois autres comédiens, tout aussi magnifiques, sont Français. Leurs trois personnages sont dessinés avec élégance et humour : le policier farceur, la prostituée gaffeuse et la jeune femme hébergée sont sympathiques et généreux.

En coulisse, les acteurs ne cachent pas leur admiration pour Hélène Cinque [1] qui a mis en scène ce spectacle bâti à force d’improvisations sur le thème de l’immigration.

« Avant, il y avait un seul grand théâtre à Kaboul, se souvient Asif, 33 ans, un des acteurs. La guerre a tout détruit. Il ne reste que des ruines. Dans le temps, il y avait un festival annuel de Kaboul auquel participaient des troupes internationales et une cinquantaine de troupes venues d’autres régions d’Afghanistan. Tout cela a cessé quand les Talibans ont pris le pouvoir. Depuis leur départ, ça commence à se reconstruire, apparaissent toutes sortes d’arts mais il manque les professionnels, les enseignants de l’art. Les gens ont hâte d’apprendre. »

La Ronde de nuit, à la Cartoucherie de Vincennes jusqu’au 1er décembre.

En 2014, la Compagnie Aftaab part en tournée en France : à Calais, au Channel le 25 janvier 2014 ; puis à Lille, au Théâtre du Nord du 26 au 29 mars 2014 et à Limoges au Festival des Francophonies en Limousin en septembre 2014…

Notes:

[1] En 2007-2008, Hélène Cinque a initié des ateliers artistiques dans plusieurs accueils de l’Association des Cités du Secours Catholique.

Jacques Duffaut
© Elodie Perriot/Secours Catholique
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