Thun Saray, l’exilé de Phnom Penh

Publié le 09/12/2021
Cambodge
Thun Saray, l’exilé de Phnom Penh
 

À 70 ans, Thun Saray a consacré sa vie à défendre les droits de l’homme et la démocratie dans son pays, le Cambodge. Fondateur de l’ONG Adhoc, partenaire du Secours Catholique, cet homme à la fois charismatique et modeste puise son inspiration dans son expérience de prisonnier. Mais ce combat a un prix : il est aujourd’hui exilé au Canada.

« Thun Saray, vous êtes stupide ! Pourquoi ne pas prendre un poste au gouvernement ou vous lancer dans du business ? » m’a interpellé une femme vice-ministre en 1994. Je lui ai répondu : « Chaque société a besoin d’hommes stupides comme moi, car si elle n’avait que des hommes intelligents, elle se porterait mal. »

L’homme aux traits fatigués et aux lunettes rondes se met à rire, d’un rire chaleureux et franc. Le ton est donné. Thun Saray sait ce qu’il veut et ce qu’il ne veut pas. Pendant les trente dernières années qu’il a passées à servir la cause des droits de l’homme, il a refusé bon nombre de postes haut placés au Cambodge.

Tout commence en 1991, à la suite de la guerre civile et des Accords de Paris : Thun Saray fonde l’ONG Adhoc (Association pour les droits de l’homme et le développement au Cambodge). Son idée est simple : faire prendre conscience de leurs droits aux Cambodgiens, les éduquer pour construire une nouvelle société qui respecte les droits de l’homme après les pages douloureuses que vient de connaître son pays avec les Khmers rouges, puis la guerre avec le Vietnam. Lors des élections, Adhoc dénonce les manœuvres d’achats de voix et de corruption.

« Nous faisons attention à toujours dialoguer pacifiquement, pour ne pas utiliser de nouveau la violence », explique le fondateur et président de l’ONG. Pour lui, le respect des droits de l’homme n’est possible qu’avec l’avènement de la démocratie et des institutions solides, ce qu’il ne cesse de répéter dans ses campagnes de plaidoyer.
 

À mes yeux, Thun Saray un héros qui a disséminé l’idée des droits de l’homme et de la justice dans notre pays.

Savath Meas, secrétaire général d’Adhoc.

L’équité est un autre cheval de bataille du septuagénaire : « Je rêve d’une société vivable pour tous, pas seulement pour les riches et les puissants. » Et il rappelle les concepts de justice sociale – « distribuer la croissance économique équitablement » – et de justice légale – « tout le monde doit être égal devant la loi et les puissants qui accaparent les terres des plus pauvres devraient être punis » – dans un pays où le droit foncier des plus précaires n’est pas toujours respecté.

Avec Adhoc, Thun Saray s’emploie donc à former les plus vulnérables à leurs droits. « À mes yeux, c’est un héros qui a disséminé l’idée des droits de l’homme et de la justice dans notre pays. Il a offert l’opportunité aux citoyens de se sentir libres », témoigne Savath Meas, secrétaire général d’Adhoc. « Il a un charisme et une aura. Il est engagé et combatif depuis trente ans, sans se décourager », estime de son côté Laure Barnerias, ancienne bénévole chargée du Cambodge au Secours Catholique. D’où vient cette passion de Thun Saray pour les droits de l’homme ? « Il est dans le même temps très modeste et pudique, poursuit Laure Barnerias, et il parle peu de son expérience des camps qui l’a marqué. »

Camps et privations

Thun Saray, né en 1951, est le deuxième d’une fratrie de huit enfants. Ses parents ne savent ni lire ni écrire, mais se sacrifient pour payer des études au deuxième et au troisième de la fratrie : « Ils n’avaient pas assez d’argent pour tous leurs enfants. Ils m’ont permis d’accéder à l’éducation pour changer ma vie », raconte Thun Saray.

Après des études de sciences économiques, il travaille au ministère des Finances cambodgien et rencontre sa femme qu’il épouse en février 1975. Deux mois plus tard, l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges bouleverse sa vie : « J’ai été envoyé dans un camp de concentration où j’ai souffert de la faim, mais pour pouvoir survivre je devais montrer que j’étais capable de travailler durement dans les champs. J’étais considéré comme un “petit bourgeois”, vu mon niveau universitaire. »
 

Les intimidations et les menaces de mort étaient quotidiennes, on m’a même demandé si je préférais mourir dans un accident ou un cambriolage.

Thun Saray.

Plusieurs fois, Thun Saray pense à fuir mais redoute les conséquences pour sa famille : « Ils auraient été traités comme des traîtres à la révolution. » Alors il se résigne et subit jusqu’en 1979 et l’avènement du régime mis en place le Vietnam : la République populaire du Kampuchéa. Il travaille désormais dans un institut de sociologie et envisage de se rapprocher d’un nouveau parti politique que le nouveau pouvoir a dans le collimateur, le parti social-démocrate libéral. « J’étais simplement curieux, je n’avais pas encore décidé si j’allais les rejoindre ou non, mais j’ai été arrêté en mai 1990 et jeté dans une cellule minuscule et obscure dans laquelle je devais manger, dormir et faire mes besoins, avec une chaîne aux pieds. »

C’est pendant cet emprisonnement que mûrit l’idée de fonder une organisation pour les droits de l’homme : « C’était inhumain, même les animaux ont de l’air pour respirer et de la lumière. J’ai réalisé que les Cambodgiens avaient beaucoup souffert et qu’on devait tout faire pour améliorer leur situation. » Libéré en octobre 1991, Thun Saray s’empresse de fonder Adhoc. Il n’est pas libre pour autant et continue d’être suivi et surveillé par les forces de l’ordre. Il fait fuir sa famille une première fois en 1992, en France, où elle reste un an.

Bête noire

« Les intimidations et les menaces de mort étaient quotidiennes, on m’a même demandé si je préférais mourir dans un accident ou un cambriolage. Mais j’ai continué malgré tout », relate Thun Saray, dont les cheveux grisonnent. Thun Saray devient la bête noire du régime autoritaire de Hun Sen.

En 2000, le défenseur des droits de l’homme interpelle le premier ministre sur les exécutions extrajudiciaires et ce dernier aurait rétorqué que « personne, à part Thun Saray, n’ose [lui] parler comme ça ». « Thun Saray a donné sa vie pour servir les victimes de la répression et du non-respect des droits de l’homme au Cambodge », témoigne Savath Meas, d’Adhoc. Le fait qu’il ait reçu plusieurs prix (dont le prix franco-allemand des Affaires étrangères) et qu’il soit connu dans la sphère internationale des droits de l’homme a jusqu’ici contribué à le protéger. Il n’empêche que, de plus en plus inquiet pour sa famille, et après avoir envoyé deux de ses enfants à Montréal en 2000, il quitte à son tour le Cambodge avec sa femme en 2016 pour le Canada.
 

Si je retourne au Cambodge, je crains d’être arrêté. Alors je préfère poursuivre le combat à distance.

Thun Saray.

La situation se dégrade encore à Phnom Penh : le parti d’opposition est dissout, Hun Sen se maintient au pouvoir, les ONG dont Adhoc sont réprimées et font l’objet d’une surveillance accrue, certains de leurs membres sont jugés et emprisonnés. « Si je retourne au Cambodge, je crains d’être arrêté, explique Thun Saray. Alors je préfère poursuivre le combat à distance avec l’aide des nouvelles technologies. » Il continue notamment son plaidoyer auprès de l’ONU, des ambassades occidentales et des ONG internationales des droits de l’homme.

« Je suis impatient, reconnaît le militant, je voudrais avoir une société cambodgienne du même niveau démocratique que les pays développés, mais c’est un rêve irréaliste. »  Âgé aujourd’hui de 70 ans, Thun Saray aspire à des jours « plus relaxants et calmes ». Il songe à passer la main à la jeune génération et à abandonner son poste de président d’Adhoc. « J’ai sacrifié ma vie personnelle pour le Cambodge, conclut-il, mais les droits de l’homme sont l’expérience de ma vie : c’était une évidence. » Une conclusion qui, derrière ses lunettes, fait encore briller ses yeux.

Cécile Leclerc-Laurent
Crédits photos : ©Denis Martin / Secours Catholique
Homme levant les bras
Plus d'informations
Droits humains
# sur le même thème