Tournons la page !

Tournons la page !

Publié le 29/01/2016
Afrique
 

En Afrique comme ailleurs, pas de démocratie sans alternance : tel est le mot d’ordre du collectif « Tournons la page » mis en place en 2014 par plusieurs intellectuels et organisations africaines et européennes, parmi lesquelles le Secours Catholique, pour dénoncer les gouvernants africains qui s’accrochent au pouvoir et soutenir la société civile engagée pour la démocratie.

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Dans ce cadre, la coordination de Tournons la page et le Secours Catholique ont organisé du 25 au 29 janvier 2016 à Ouagadougou une rencontre d'une cinquantaine d'acteurs africains de la société civile mobilisés sur les questions des processus électoraux et du contrôle citoyen. Objectifs : favoriser la mise en réseau de ces acteurs et le partage de connaissances et d’expériences afin de mieux interpeller les décideurs et de mobiliser les citoyens.

À l'issue de cette semaine, les participants ont construit et signé une déclaration de Ouagadougou dans laquelle ils condamnent avec fermeté les coups d'État constitutionnels.
 

 

Déclaration de Ouagadougou

Réunis en séminaire panafricain à Ouagadougou du 25 au 29 janvier 2016, des représentants des sociétés civiles africaines impliqués dans la campagne Tournons la page appellent les citoyens à s'opposer aux coups d'État constitutionnels et à se mobiliser pour bâtir des systèmes démocratiques. Ils exigent des réformes pour mettre en place des mécanismes transparents et crédibles favorisant le libre exercice du droit de vote.
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Pour une alternance démocratique en Afrique

A la mi octobre 2014, quelques jours avant la chute de Blaise Compaoré, le président burkinabé au pouvoir depuis 1987, un collectif d’intellectuels, d’organisations non gouvernementales et le Secours Catholique ont formé une large alliance citoyenne, dénommée « Tournons la page » en vue de tourner enfin la page sur des années de confiscation du pouvoir en Afrique et de promouvoir le respect des règles démocratiques.

Coups d’État constitutionnels

Le constat est simple : si les coups d’État militaires sont désormais unanimement condamnés par la communauté internationale, l’Afrique en connaît d’autres qui ne disent pas leur nom : des coups d’État constitutionnels. Régulièrement, des régimes se maintiennent en effet au pouvoir au mépris du principe d’alternance prévu dans les textes.

 

Douze familles aujourd’hui au pouvoir en Afrique l’étaient déjà en 1990.

Ces dernières années, les dirigeants de huit pays (Tchad, Gabon, Togo, Cameroun, Guinée, Djibouti, Angola, Ouganda) ont opéré des modifications constitutionnelles en vue de s’accrocher à un pouvoir qu’ils détiennent parfois depuis des décennies.

En 2015, le président burundais Pierre Nkurunziza a brigué un troisième mandat, le président congolais Denis Sassou Nguesso a modifié la Constitution pour pouvoir se représenter, et au Rwanda le Parlement a lui aussi adopté une réforme constitutionnelle qui autorise le président Paul Kagamé à briguer un nouveau septennat en 2017. La même chose est à craindre en République démocratique du Congo.

 

La démocratie contre la pauvreté

Le maintien au pouvoir des dirigeants va à l’encontre des principes démocratiques et nuit au développement des pays concernés. « Nous luttons contre toutes les injustices et toutes les causes de pauvreté. En Afrique, les régimes claniques, opaques, corrompus, génèrent une mauvaise gouvernance et empêchent un bon développement. » explique Philippe Morié, responsable Afrique au Secours Catholique.

« Un processus démocratique en panne ne favorise pas l’accès à la santé, à l’éducation, à la justice sociale. Bien au contraire, il aboutit à des crises politiques, des conflits, des coups d’État qui appauvrissent encore plus les pays qui les subissent.  »

Une mobilisation citoyenne

Les signataires de « Tournons la page » veulent mettre le citoyen africain au cœur de la démocratie. Pour cela, ils débutent un travail de lobbying auprès des dirigeants d’Europe et d’Afrique et sensibilisent l’opinion publique. Dans une logique de partenariat et d’appui à la société civile, « Tournons la page » entend renforcer les acteurs mobilisés sur place pour la défense de la démocratie en Afrique.

Au-delà du processus électoral lui-même et du refus de « toute manipulation constitutionnelle pour convenance personnelle en Afrique », la campagne « Tournons la page » insiste sur ce qui constitue l’essence d’une véritable démocratie : transparence du budget des États, exercice effectif des libertés publiques, bonne gouvernance, contrôle citoyen et participation de la population à la chose publique.

 

L'exemple burkinabé

Blaise Compaoré est arrivé en 1987 à la tête de l’État burkinabé, suite à un coup d’État contre l’anti-impérialiste Thomas Sankara. En 2014, il a tenté de modifier l’article 37 de la Constitution. Cet article, limitant le nombre de mandats présidentiel à deux, avait déjà été supprimé en 1997 puis remis en place en 2000, après un soulèvement de la population lié à l’assassinat du journaliste Norbert Zongo.

Mais ce nouveau coup d’État constitutionnel a échoué : après 27 ans à la tête de l’État, le 31 octobre 2014, Compaoré a été chassé du pouvoir sous la pression populaire. Les émeutes ont duré plusieurs jours.

Le travail du Balai Citoyen a été déterminant : s’inspirant du mouvement sénégalais Y en a marre, qui a réussi en 2012 à s’opposer à un nouveau mandat d’Abdoulaye Wade, ce mouvement non-violent a été fondé par deux rappeurs, Smockey et Sams’k le Jah, durant l’été 2013. Balai Citoyen s’est mobilisé en 2013-2014 contre la tenue d’un référendum pour décider de la modification de la Constitution.

Fin 2014, le Burkina Faso est entré dans une période de transition démocratique devant conduire à des nouvelles élections libres. Mais le 17 septembre 2015, des militaires du Régiment de sécurité présidentielle emmenés par Gilbert Diendéré, ancien chef d’état-major particulier de l’ancien président Blaise Compaoré, ont pris le pouvoir. Le coup d’État a échoué quelques jours plus tard, après l’intervention de l’armée pour exiger la reddition des putschistes.

À la suite des élections présidentielle et législatives du 30 novembre 2015, Roch Marc Kaboré a été élu président de la République. Le Balai Citoyen reste mobilisé pour sensibiliser la société afin de l’impliquer dans la prise de décision politique.

 
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Pour Smockey du Balai citoyen, le combat continue au Burkina Faso
 

L'exemple camerounais

76% des Camerounais n’ont connu que Paul Biya au pouvoir. Il faut dire que ce dernier est président depuis 1982 ! En 2008, le Parlement a supprimé la limitation des mandats dans la Constitution, ce qui a donné lieu à des émeutes. Paul Biya a depuis été réélu en 2011.

Jean-Marc Bikoko, coordinateur de la coalition Tournons la page Cameroun, témoigne de l’état de la démocratie dans son pays.

L’alternance demeure un sujet tabou au Cameroun. Preuve s’il en faut : l’arrestation le 15 septembre 2015 des partenaires camerounais du Secours Catholique de l’association Dynamique citoyenne. À l’occasion de la journée internationale de la démocratie, ils avaient prévu de lancer la campagne « Tournons la page ».

Ils ont été brutalement interpellés par les forces de sécurité sur l’ordre du sous-préfet de Yaoundé 2ème qui leur reprochait d’avoir organisé une manifestation sans la déclarer. Certains des membres de Dynamique Citoyenne ont été soumis à une garde à vue administrative illégale de 15 jours renouvelables avant d’être libérés huit jours plus tard.

 
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L'arrestation des militants camerounais à Yaoundé

 

Depuis, ils sont en attente d’un jugement. Le procès a été repoussé à plusieurs reprises. Ils doivent comparaître en 2016 pour manifestation illégale et rébellion simple.

Par ailleurs, le 29 octobre dernier, Dynamique citoyenne voulait organiser une conférence de presse pour faire le point sur son plaidoyer sur la gouvernance électorale et l’alternance démocratique au Cameroun. La conférence a été interdite.

 

L'exemple congolais

En novembre 2015, le président du Congo Brazzaville, Denis Sassou Nguesso, a mis en scène un référendum national pour pratiquer l’ablation de deux articles de la Constitution risquant de le priver d’un pouvoir qu’il détient depuis 1979.

Les anciennes dispositions de la Loi fondamentale l’empêchaient en effet de se représenter grâce à deux verrous : l’un restreignant l’âge des candidats à 70 ans (Denis Sassou Nguesso en a 72) ; l’autre limitant le nombre de mandats à deux consécutifs (revenu au pouvoir en 1997 grâce à un coup de force, il a été élu en 2002, puis réélu en 2009).

Pour que le référendum constitutionnel soit une réussite, « Internet et SMS ont été coupés ; la société civile, l’opposition et les journalistes muselés. » précise Anne-Marie Bouvié-Jörg, coordinatrice de la campagne Tournons la page. « Tout cela dans le plus grand silence de la scène internationale. » Sans grande surprise, le président devrait être de nouveau candidat à la présidentielle de 2016.

 

La crainte d'un embrasement

Au Congo-Brazzaville, Brice Mackosso, coordonnateur national de la plateforme associative « Publiez ce que vous payez », participe à la campagne de la société civile « Tournons la page ».

Les coups d’Etat « institutionnels » se multiplient sur le continent. Comment réagissez-vous ?  

Cela fait mal ! Car ils entraînent toujours des morts et des blessés. A Pointe-Noire, dans le sud du pays, le coup d’Etat du président Sassou Nguesso a entraîné la mort de 18 personnes. Il y a de forts risques que, en raison de cette dérive institutionnelle, tous les pays d’Afrique centrale (Burundi, Rwanda, République démocratique du Congo, République du Congo…) basculent dans la violence.

Craignez-vous un embrasement ethnique ?

Oui, car le discours politique est en général basé sur la solidarité ethnique. Et parce que le désir de certains de s’accaparer le pouvoir peut être compris par d’autres comme une volonté de domination ethnique!  Ajoutez à cela les clivages régionaux. Les habitants du sud du Congo-Brazzaville manifestent actuellement contre les gens du nord,  dont fait partie Sassou Nguesso. Je suis vraiment inquiet. 

« Tournons la page » préconise, entre autres, une gouvernance transparente dans les revenus issus, par exemple, de l’extraction du pétrole. Des initiatives ont-elles été prises en ce sens sous la pression de la société civile ?

On a beaucoup avancé, en particulier au Congo-Brazzaville.  Auparavant, les revenus du pétrole étaient mis à l’abri dans des paradis fiscaux en Europe. A présent, ils parviennent - en tout cas une grande partie  -  au Trésor public, certifiés conformes par un cabinet d’audit. Par ailleurs, la commission catholique Justice et Paix, dont je suis le secrétaire permanent, décortique le budget du pays : elle vérifie auprès des citadins et des ruraux que les projets de développement attendus ont été effectivement réalisés (ou sont en voie de l’être) et auprès du ministère des Finances que les fonds annoncés ont été débloqués. Chaque année, le rapport de Publiez ce que vous payez pointe les freins, blocages…mais aussi les progrès réalisés dans la gouvernance transparente et dans le développement.

 

En Afrique comme ailleurs, pas de démocratie sans alternance

En Afrique, la société civile réagit et refuse que les règles du jeu démocratique soient manipulées. Un rapport pour faire le tour des "coup d'État constitutionnels" sur le continent.
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Cécile Leclerc-Laurent / Jacques Duffaut / Yves Casalis
Crédits photos: ©Elodie Perriot/Secours Catholique; ©Michael Zumstein/Agence Vu
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