Tournons la page, une mobilisation africaine

Tournons la page, une mobilisation africaine

Publié le 05/08/2016
Monde
 

Montréal accueillait du 9 au 14 août le Forum social mondial qui rassemble des dizaines de milliers de personnes de la société civile. C’est le grand rendez-vous mondial de ceux qui pensent que le monde doit changer. Le Secours Catholique y était présent, notamment pour travailler sur la question de l’accès aux droits par la mobilisation des personnes exclues. Cette question est centrale dans la campagne Tournons la page que l'association soutient sur le continent africain et qui vise à mobiliser les citoyens pour mettre fin à ces dictatures qui privent les peuples de leur souveraineté et de leurs ressources.

 

FSM : « Les utopies d’aujourd’hui seront la réalité de demain »

Entretien avec Brice Mackosso, secrétaire général de la Commission épiscopale Justice et paix de la République du Congo (Brazzaville) qui participe au FSM, et membre du mouvement Tournons la page.

 

Qu’attendez-vous du Forum social mondial (FSM) ?


Le FSM est un espace d’échanges, de mobilisations, un lieu où il y a beaucoup de monde. C’est aussi un lieu où se créent des alliances. Pour nous, membres du récent mouvement “Tournons la page” (TLP), il est essentiel de le faire connaître, de discuter avec les personnes qui ont les mêmes problèmes et les mêmes valeurs. Pour nous, le FSM est un lieu pour faire connaître l’Afrique et porter haut et fort notre message.
 

 Est-il un lieu d’inspiration, de motivation ?


Oui, toujours. Lors d’échanges dans un groupe de 100 personnes, il y a toujours une idée formidable que vous allez pouvoir récupérer et mettre en œuvre de retour chez vous. Le FSM est un lieu où l’on peut copier, d’où on peut tirer les meilleures pratiques. On y apprend toujours, même si on a participé plusieurs fois à un FSM, comme c’est mon cas. À chaque participation, vous rapportez de nouvelles idées pour votre travail.
 

La presse s’en fait pourtant de moins en moins l’écho.


C’est vrai. La presse préfère se fixer sur Davos. Au FSM, il y a de tout : de bonnes et de mauvaises idées, certaines sont même extrêmes. On dit aussi qu’au FSM on rêve beaucoup, qu’on est dans l’utopie. Mais ce que nous appelons des utopies aujourd’hui devient des réalités demain. À propos du débat sur la taxation des transactions financières, porté par des mouvements issus du FSM, les gens disaient : « Vous rêvez, cela n’arrivera jamais. » L’idée a pourtant fait son chemin. Lorsqu’il a été question des paradis fiscaux, les gens ont dit : « C’est le monde de la finance, on ne peut rien faire. » Ainsi, ce qui relevait hier du monde de l’utopie ou qu’on qualifiait d’envolées idéologiques est aujourd’hui au cœur du débat public international avec des avancées systématiques. Les médias ne s’intéressent qu’au factuel, et au sensationnel – très peu aux réflexions et aux analyses.
 

Le FSM a-t-il un avenir ?


Les gens se retrouvent au FSM pour avancer et se renforcer, mais il n’y a pas tellement de suivi entre deux Forum. C’est peut-être là la grande critique qu’on puisse lui faire : vous vous retrouvez, vous avez discuté des choses qui vous préoccupent et puis, à la fin de la rencontre, plus rien, aucun suivi. Certaines thématiques font l’objet de convergences, mais généralement il faut attendre deux ans le prochain FSM pour pouvoir avancer un peu plus. En revanche, les grandes organisations comme le Secours Catholique invitent régulièrement leurs partenaires à faire le point sur les thématiques et vérifier si les convergences ont été mises en place.
 

Est-ce une chance pour vous, francophone, que ce FSM ait lieu à Montréal ?


Oui, c’est une chance que le FSM se tienne cette année à Montréal. Le Canada fait partie de la francophonie et y joue un rôle important. Les grands problèmes de démocratie que rencontre l’Afrique se situent surtout en Afrique francophone (tandis que les pays anglophones d’Afrique sont plus avancés en matière de démocratie). L’Afrique francophone a, il est vrai, malheureusement beaucoup de retard en matière de gouvernance démocratique. Aussi nous souhaitons mobiliser des personnes qui parlent français pour que cette thématique sur l’alternance démocratique soit mise au cœur du débat international des pays francophones.

 

En finir avec les présidents à vie

Le 15 octobre 2014, le Secours Catholique et plusieurs organisations africaines et européennes lançaient un appel : « En Afrique, comme ailleurs, pas de démocratie sans alternance. » Depuis, cinq coalitions Tournons la page ont vu le jour sur le continent africain et la mobilisation bat son plein pour sensibiliser les citoyens à la démocratie.

En 2014, Brice Mackosso (lire plus haut), de la Commission Justice et paix de Pointe-Noire au Congo-Brazzaville, alerte le Secours Catholique, son partenaire traditionnel : « Un peu partout sur le continent, des élections devaient avoir lieu entre 2015 et 2018. Certains chefs d’État n’avaient pas le droit de se représenter car ils avaient atteint le nombre maximal de mandats, mais on sentait déjà venir les changements de Constitution pour se maintenir au pouvoir grâce à des mandats en nombre illimité. »

Le Secours Catholique décide de former une large alliance citoyenne et de lancer l’appel « Tournons la page ». Le constat est simple : 70 % des Africains vivent en dessous du seuil de pauvreté et une minorité s’enrichit. Aux quatre coins du continent, et en particulier dans les pays francophones, des chefs d’État se maintiennent au pouvoir parfois durant des décennies et accaparent les richesses.
 

La population est mise à l’écart de la chose publique et vit dans la pauvreté alors que notre pays est riche

Jean-Chrysostome Kijana

À titre d’exemple, plus de la moitié des Tchadiens, des Togolais, des Gabonais, des Burundais et des Camerounais n’ont connu qu’un seul homme ou une seule famille au pouvoir ! « Ce sont des systèmes de prédation et les peuples sont pris en otage », explique Philippe Morié, responsable du pôle Afrique-océan Indien au Secours Catholique. « Or le maintien de ces dictateurs conduit à l’oppression, aux conflits, aux violences, à l’émigration de la jeunesse et à la radicalisation. »

« Notre pays, la République démocratique du Congo, est mal gouverné. La population est mise à l’écart de la chose publique et vit dans la pauvreté alors que notre pays est riche en minerais, en bois, etc. », déclare Jean-Chrysostome Kijana, de la Nouvelle dynamique de la société civile (NDSCI), en RDC.

Partage d’expérience

En deux ans, cinq coalitions Tournons la page ont vu le jour sur le continent : en RDC, au Congo-Brazzaville, au Burundi, au Cameroun et au Gabon. Toutes sont constituées de divers acteurs de la société civile (associations, syndicats, artistes, Églises, intellectuels) et se mobilisent pour sensibiliser les populations à la démocratie et notamment à la nécessité de scrutins libres et transparents : distribution de flyers, organisation de conférences, formation d’observateurs électoraux, etc.

La coordination de Tournons la page a ainsi mis en place un “kit de mobilisation” qui peut aider ces coalitions. Elle a par ailleurs organisé en janvier 2016 à Ouagadougou (Burkina Faso) un séminaire panafricain de partage de connaissances et d’échanges de bonnes pratiques entre des organisations issues de 14 pays africains. « L’objectif de la campagne est aussi de créer des liens panafricains, des connexions entre les sociétés civiles pour donner une force aux différents mouvements », explique Anne-Marie Bouvié-Jörg, coordinatrice de Tournons la page.

 
Tournons la page, une mobilisation africaine
Meeting de Tournons la page Gabon en juin 2016.
 

Faire douter les pouvoirs en place

Boostées par la révolution burkinabé d’octobre 2014 qui a chassé Blaise Compaoré, au pouvoir depuis 1987, alors qu’il voulait modifier la Constitution pour pouvoir se représenter, les coalitions Tournons la page ont donné de la voix dans leurs pays respectifs. Malheureusement, devant l’exemple burkinabé, les chefs d’État ont pris peur et accentué la répression.

Ces deux dernières années, à chaque élection, un même processus était observé : communications et Internet coupés, disparition d’activistes et détentions arbitraires, interdiction de manifester et de circuler... Ainsi, les présidents du Burundi et du Congo-Brazzaville se sont faits réélire après avoir fait modifier la Constitution; les présidents du Togo, de Djibouti et du Tchad sont aussi passés en force (leurs Constitutions les autorisent à avoir des mandats illimités, puisqu'elles ont déjà été changées auparavant.)

On a montré aux autorités qu'elles ne peuvent pas faire n'importe quoi.

Anne-Marie Bouvié-Jörg.

« Mais Tournons la page a tout de même eu le mérite de dénoncer les choses. Par exemple, nos partenaires Jean-Marc Bikoko au Cameroun et Jean-Chrysostome Kijana en RDC ont certes été arrêtés, mais les autorités ont dû vite les libérer en raison de notre mobilisation. On leur a montré qu’elles ne peuvent pas faire n’importe quoi », témoigne Anne-Marie Bouvié-Jörg.

« Tournons la page fait entendre une voix dissonante et rappelle que l’affranchissement des régimes dictatoriaux doit venir de l’intérieur. Il faudrait toutefois une condamnation unanime de la communauté internationale, en particulier de Paris, pour donner de l’espoir aux sociétés civiles africaines. Or la France se tait, car elle a besoin de ses soutiens militaires dans la région », analyse Jean Merckaert, rédacteur en chef de la revue Projet et membre de Tournons la page.

Autre facteur de maintien des chefs d’État africains : les multinationales. Tournons la page prépare actuellement un rapport sur la collusion entre le pouvoir économique et le pouvoir politique. Il sera publié en janvier 2017 à l’occasion du sommet Afrique-France à Bamako.

 

Les nouvelles formes de mobilisation citoyenne en Afrique

Le point de vue de Richard Banégas, professeur de sciences politiques à Sciences Po et chercheur au Ceri (Centre de recherches internationales).

« Depuis 2010-2011, il y a en Afrique subsaharienne un renouveau de la revendication citoyenne, synchrone avec les printemps arabes. Cette nouvelle vague se nourrit des échecs des transitions des années 90.

Car les réformes institutionnelles adoptées à cette époque-là n’ont pas débouché sur la mise en place de réelles démocraties. La jeunesse, notamment, déçue des promesses non tenues, est à l’avant-garde de cette nouvelle vague de revendications. Elle se mobilise au travers de mouvements culturels, comme la musique hip-hop. On l’a vu au Sénégal avec « Y’en a marre » et au Burkina Faso avec le « Balai citoyen ».

Fondées sur de nouveaux réseaux militants transnationaux, une méfiance vis-à-vis des vieux systèmes de partis et une vigilance civique à la fois radicale et légaliste (le respect des Constitutions, du nombre de mandats et du calendrier électoral étant au cœur des luttes), ces nouvelles formes de mobilisation défient les pouvoirs établis.

Mais ces derniers aussi ont radicalisé leurs dispositifs de répression. Depuis un an et demi et après la chute de Blaise Compaoré au Burkina Faso, ils se sentent au pied du mur et sont déterminés à mettre fin aux revendications de changement. La répression envers les opposants et les mouvements de la société civile a été accentuée, comme on l’a vu au Burundi, au Tchad, au Congo-Brazzaville et en RDC. »

 

Diaspora : agir d'ici pour le changement là-bas

Tournons la page dispose d’une coordination France dans laquelle sont actifs divers membres de la diaspora africaine. À distance, ils se mobilisent pour faire changer les choses dans leur pays d’origine.

« Parce qu’on n’a pas le courage de se taire, on fera crier nos crayons. » Paris. Un dimanche de mai. La voix de la slameuse Nanda, d’origine gabonaise, résonne dans la mairie du 2e arrondissement de la capitale française.

Une cinquantaine de personnes de la diaspora africaine sont venues pour célébrer le « jour de la libération africaine ». Un événement soutenu par le collectif “Tournons la page”. Artistes engagés mais aussi activistes de différents pays prennent la parole à tour de rôle.

On échange sur les situations dans les pays, notamment le Tchad, le Congo-Brazzaville et Djibouti où des campagnes de répression ont fait suite aux élections présidentielles début 2016.

« Nous ne sommes que des correspondants en France, le vrai combat se joue là-bas, au pays  », explique Françoise Kessany, de “Ça suffit comme ça” au Gabon.

Échanges avec le pays

Les différents mouvements de la diaspora africaine membres de Tournons la page France sont en contact permanent avec leur pays. « On échange des informations avec la société civile sur place. Par exemple, suite au bombardement du Pool, une région du sud du Congo-Brazzaville, par les autorités, nous avons récupéré des informations pour mieux alerter ici en France », explique Olivier Bidounga, de la Fédération des Congolais de la diaspora.

  La force de Tournons la page, c’est son réseau panafricain, et cela passe aussi par les diasporas.

Brigitte Ameganvi

Organisation de conférences, envoi de courriers diplomatiques, sorties médiatiques : les moyens de mobilisation de la diaspora sont multiples. « La diaspora a un rôle d’alerte, d’information et de saisine des autorités. Ses membres ont une connaissance fine de leur pays et savent utiliser les instruments internationaux pour mobiliser », témoigne Anne-Marie Bouvié-Jörg, coordinatrice de Tournons la page au Secours Catholique.

Une fois par mois, ces activistes de la diaspora mais aussi d’autres ONG françaises comme “Survie” ou encore le “Mouvement de la paix” réunis au sein de la coordination Tournons la page France se réunissent au siège du Secours Catholique.

C’est ensemble qu’ils décident d’écrire, par exemple, à l’Élysée et à l’Union européenne pour dénoncer le « hold-up électoral » et les fraudes lors de l’élection présidentielle au Tchad. Car à plusieurs, on se fait mieux entendre !

« La force de Tournons la page, c’est son réseau panafricain, et cela passe aussi par les diasporas », estime Brigitte Ameganvi, de l’association Synergie Togo.

Pour en savoir plus sur la campagne Tournons la page

Cécile Leclerc-Laurent, Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Élodie Perriot / Secours Catholique
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