Traite des êtres humains : Geneviève Colas, optimiste obstinée

Publié le 14/10/2019
France
Traite des êtres humains : Geneviève Colas, optimiste obstinée
 

À l'occasion de la Journée européenne contre la traite des êtres humains, vendredi 18 octobre, le gouvernement français a annoncé l'adoption d'un deuxième plan national de lutte contre la traite. Un plan que Geneviève Colas, spécialiste du sujet, attendait depuis plus de deux ans. Mais cette salariée du Secours Catholique ne désespérait pas. Ce n’est pas son tempérament. Portrait.

Une panne de mobylette, seule, sous le cagnard andalou, au bord d’une nationale à 50 km de Séville. Une carte routière, trois mots d’espagnol – et un point de ralliement le soir, convenu avec le reste du groupe pour ceux qui se perdraient. Si l’on devait résumer la vie de Geneviève Colas, cela pourrait être ce petit instant de solitude au cœur de l’été 1975.

L’adolescente parisienne de 14 ans participe alors, avec une vingtaine d’autres jeunes, à un road trip en deux-roues organisé par le patronage Olier de la paroisse Saint-Sulpice. À ce moment, celle qui coordonne aujourd’hui pour le Secours Catholique le collectif “Ensemble contre la traite des êtres humains” se rappelle s’être dit : « Ben oui, ça va le faire. » Depuis, cette phrase est restée comme une sorte de mantra qu’elle aime à se répéter. « C’est un peu ma façon de vivre, de voir les choses, dit-elle. Tu te fixes un objectif et tu te lances, et puis on va se débrouiller. »

À ce sens de la débrouille Geneviève Colas allie une grande détermination. « C’est comme un petit caillou dans votre chaussure », plaisante Magali Lafourcade, magistrate et secrétaire générale de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), qui collabore régulièrement avec elle. « Quand les choses n’avancent pas, elle s’active et elle ne lâche pas. » Grandir dans une famille de huit enfants, ça forge un tempérament, sourit l’intéressée : « Si tu veux faire ce dont tu as envie, il faut t’exprimer, sinon tu restes perdue dans la masse. » Geneviève Colas confesse « un caractère qui n’est pas facile. Je suis exigeante, dit-elle, et j’aime aller au bout des choses ». Néanmoins « elle n’est pas butée, mais très constructive », vole à son secours Magali Lafourcade.

Un sujet complexe et méconnu

Cette pugnacité lui est sûrement utile aujourd’hui pour faire avancer un sujet aussi complexe et méconnu que la traite des êtres humains. « Pour faire naître l’idée chez certains responsables institutionnels russes ou ouzbeks que les mineurs qui se prostituent ou commettent des infractions sont avant tout des victimes à protéger, il y a un travail de pédagogie très long, qui peut prendre parfois plusieurs années », déclare David Allonsius, magistrat, qui a travaillé avec Geneviève Colas en tant que responsable des relations internationales à la direction de la Protection judiciaire de la jeunesse (DDPJJ). « En France aussi, on est parti de loin », ajoute cet ancien juge des enfants.

Geneviève Colas se souvient avoir eu le sentiment, lorsqu’elle a commencé à travailler sur la question il y a une quinzaine d’années, d’un terrain à défricher. C’était un sujet difficilement identifiable, un peu vu comme une niche, voire une impasse. Geneviève est au contraire persuadée que l’on trouve cette problématique au cœur de nombreuses autres. Premier défi donc : susciter l’intérêt. Et puis la notion de “traite” gêne, car elle fait à la fois référence à l’exploitation sexuelle, « jusqu'à il y a peu, un tabou dans l’Église et dans nos organisations caritatives », et à l’esclavagisme, considéré comme anachronique.

Les politiques préfèrent souvent faire semblant de ne pas voir cette réalité.


Aujourd’hui encore, les politiques préfèrent souvent faire semblant de ne pas voir cette réalité. « Lorsqu’on arrête des personnes migrantes à la frontière, on ne cherche pas à savoir si elles sont exploitées ou non par un réseau, cela permet de ne pas traiter le sujet », constate-t-elle. Puis elle donne un autre exemple : la loi de 2016 sur la prostitution, destinée à lutter contre la traite mais qui a établi la pénalisation des clients sans tenir compte du « risque de rendre des victimes invisibles ». Il y a aussi des obstacles “techniques” : pas facile de faire travailler ensemble des institutions cloisonnées, encore moins sur un sujet transversal qui n’est pas leur spécificité.

Geneviève Colas avoue quelques coups de mou, des petits moments de ras-le-bol. Mais ils sont rares. La salariée du Secours Catholique a appris à prendre du recul. Une qualité acquise grâce au mandat d'assesseur et celui d’administrateur ad hoc qu’elle exerce depuis vingt ans au tribunal pour enfants de Bobigny. « Lorsque tu es confrontée à des cas lourds pour lesquels tu ne peux rien faire, si tu ne relativises pas, tu as envie de te flinguer. » La solution ? Se convaincre que « toute situation peut t’enrichir, chaque difficulté est une manière de progresser ».

D'autres horizons

Sa passion pour le sujet l’aide également. Il s’agit d’un coup de cœur né sur le tard, qu’elle n’aurait pas imaginé trente-cinq ans plus tôt lorsque, jeune institutrice à l’école Bossuet, à Paris, elle se voyait volontiers « faire ça toute [sa] vie ». Puis il y a eu ce 10 juin 1985 – « c’était un samedi », se souvient-elle. Alors qu’elle passe devant le siège du Secours Catholique, l’annonce en vitrine d’un camp d’été pour personnes handicapées et valides, de 7 à 77 ans, attise sa curiosité. L’association cherche un directeur de camp, titulaire du Bafa. N’ayant rien de prévu pour les vacances, elle postule et est engagée. L’expérience lui plaît.

En septembre 1986, elle quitte l’enseignement et rejoint l’association caritative au “Service jeunes”. Sept ans plus tard, elle devient responsable de l’animation internationale, chargée de créer des ponts entre les équipes locales et les partenaires étrangers. « Cela m’a ouvert d’autres horizons. J’ai pris conscience qu’on ne peut pas régler nos problèmes tout seuls. » Elle rejoint ensuite le service Europe, où elle se penche sur la question de la paix dans les Balkans, puis plus largement sur celle des droits humains.
 

Et vous, à l’Ouest, vous faites quoi contre la traite ?

Militants bulgare, ukrainien, albanais, roumain et kosovar contre la traite des êtres humains.

C’est en travaillant, en 2004, avec les Caritas d’Europe de l’Est à la rédaction d’une convention du Conseil de l’Europe sur la lutte contre la traite des êtres humains, qu’elle a découvert la problématique. Elle se rappelle cette question posée par ses homologues bulgare, ukrainien, albanais, roumain et kosovar : « Et vous, les Caritas de l’Ouest, vous faites quoi contre la traite ? » De sa première réponse : « Dans notre pays, la traite n'est pas un sujet. » Puis de l'évidence née de cette interpellation : « Si les victimes de traite quittent l’Est pour venir à l’Ouest, on doit les retrouver chez nous. »
 

Lire notre reportage : En Ukraine, entre guerre et traite


Ce nouveau "chantier" lui apparaît comme la suite logique de son parcours. « C’était finalement le croisement de tout ce que j’avais fait avant. » Sa pratique du terrain et ses connaissances font aujourd’hui d’elle « l’une des meilleures professionnelles sur le sujet », estime Magali Lafourcade, de la CNCDH.

toucher des décideurs

De leur expérience commune en Russie, au Kirghizistan et en Ouzbékistan, David Allonsius retient la capacité de Geneviève à créer une synergie entre les acteurs institutionnels et associatifs. « Dans certains pays, ce n’est pourtant pas évident, assure le magistrat. Elle sait identifier les intérêts de chacun et leurs intérêts communs. Elle met en exergue ce qui pourrait être fait, mais elle n’impose jamais rien. »

Pour Geneviève Colas, cet aller-retour permanent entre les hauts responsables et le terrain est la clé pour faire bouger les choses. Elle en est convaincue : « Ce n’est pas uniquement avec des lettres à en-tête qu’on fait avancer un plaidoyer. Tout passe par la rencontre, affirme-t-elle. Quand je vais remettre des documents au pape, ce n’est pas pour la photo. Arriver à toucher des décideurs au niveau mondial contribue à faire changer la situation au niveau local. » Et de fait, observe la militante des droit humains : « Si j’accepte ce temps long, c’est parce que ça avance quand même. »

Il y a deux et demi, Emmanuel Macron a promis l'adoption d'un deuxième plan national de lutte contre la traite. Le gouvernement l'a annoncé vendredi 18 octobre à l'occasion de la Journée européenne contre la traite des êtres humains. 

 

Pour aller plus loin : le site du collectif “Ensemble contre la traite des êtres humains”

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Gaël Kerbaol / Secours Catholique
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