Vivian Labrie : « Être une feuille dans l’arbre »

Publié le 15/10/2015
Québec
Vivian Labrie : « Être une feuille dans l’arbre »
 

Militante québécoise de la lutte contre la pauvreté, Vivian Labrie se présente à la fois comme chercheure et conteuse. Depuis quarante ans, elle réfléchit à la meilleure manière d’associer à ce combat les premiers concernés et promeut le « agir ensemble ».

« Je suis tannée de rêver en couleur, il faut rêver logique ». La formule fait sourire, c’est fait pour. Vivian Labrie guette la réaction de ses interlocuteurs. L’expression n’est pas d’elle, précise la sociologue et militante québécoise, mais d’Yvette, croisée à l’automne 1997 dans une roulotte « plantée » devant l’Assemblée nationale.

Vivian et les autres membres du Collectif pour un Québec sans pauvreté y avaient installé un Parlement de rue ouvert à tous pour réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler une loi sur la pauvreté : « Les mots d’Yvette ont éclairé notre travail car ils disent quelque chose de très intéressant : à la fois, il faut être organisés et il faut une part de rêve, l’un ne va pas sans l’autre. »

Vivian aime aussi rapporter les propos de ce ministre qui à cette époque leur avait dit, lapidaire autant que poétique : « On ne fait pas de loi contre la pluie. » Et puis, il y a la réflexion de Lucien Poileusse, un monsieur en situation de grande pauvreté qui participait à leurs travaux : « Je suis une feuille à côté de l’arbre, après la loi je serai dans l’arbre. »

 
Vivian Labrie : « Être une feuille dans l’arbre »
Entretien

avec Vivian Labrie

 

La militante affectionne ces formules imagées, empreintes de poésie, qui amusent l’auditoire tout en étant extrêmement claires et pertinentes. Et on ne peut s’empêcher de penser que si Vivian était une phrase, elle figurerait parmi celles-ci. De petites rides au coin des yeux lui donnent un air rieur. Ses cheveux portés courts et ses chaussettes rayées et multicolores remontées sur les mollets accentuent sa jovialité et sa bonhomie.

Cette façon de ne pas se prendre au sérieux est trompeuse. Vivian dit des mots simples pour parler de choses compliquées. Et au fil de la discussion, elle impressionne par la profondeur de son analyse. Car au gré des années, sa réflexion sur la pauvreté et sur la manière de la combattre s’est nourrie de ses expériences et rencontres, et n’a cessé de s’enrichir.

« M’as-tu fait de la place ? »

Lorsque ses interlocuteurs l’interrogent sur l’idée de « donner leur place » aux personnes en situation précaire dans cette lutte, la sociologue leur répond par une rafale d’autres questions : « Est-ce que c’est donner de la place ou faire de la place ? S’il n’y a pas de place pour l’autre, est-ce que c’est parce qu’on possède cette place et qu’on ne la donne pas ? Est-ce parce qu’on prend trop de place, qu’on occupe tout l’espace ? Est-ce parce que l’autre ne la prend pas ? »

« J’étais là, m’as-tu fait de la place ? » C’était le fil conducteur d’une lettre adressée, il y quelques années, à l’Assemblée des évêques du Québec. « J’ai tenu la plume, mais le contenu a été construit par les premiers concernés. » On imagine très bien la sociologue, assise juste à côté d’une personne analphabète, essayer de restituer la réalité brute. On l’imagine aussi, avec cette même personne, courir dans les couloirs de l’Assemblée nationale, tenant dans ses mains la transcription encore palpitante de cette réalité.

Une évidence

La nécessité d’« agir avec » s’est rapidement imposée comme une évidence dans le combat de cette militante inspirée, comme beaucoup d’autres à cette époque, par les théories du pédagogue brésilein Paolo Freire. Tout comme le souci de travailler le récit. Un double parti pris qui s’explique par la genèse de son engagement : un travail de recherche, dans les années 1970, sur la transmission orale des contes en Arcadie.

La jeune chercheuse rencontre alors une population pauvre et marginalisée. « Des personnes qui pour certaines ne savaient ni lire, ni écrire, qui étaient considérée de fait comme “extérieures à la culture”, alors qu’elles étaient porteuses d’un savoir incroyable. » Ce qui l’a le plus impressionnée, se souvient-elle, ce sont leurs méthodes de mémorisation très élaborées. « Par-delà leur savoir, ces conteurs avaient une mémoire, une compréhension des mécanismes de mémorisation et une conscience de l’importance de leur travail qui avaient toute leur valeur et qui n’avaient jamais été interrogées par d’autres chercheurs. ».

Cette découverte a modifié l’axe de sa recherche – « le fait de juste recueillir leurs contes aurait été nier qu’ils savaient bien, eux, comment ça se passait » –, et a constitué le cœur de son engagement : « Réaliser la richesse qu’il y a dans le savoir qui est vécu, pourrait-on dire, dans les marges de la société. »

Khalid Hosni et Benjamin Sèze
Crédits photos : © Élodie Perriot / Secours Catholique
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