Webdoc : à la rencontre de Paul, coach du Secours Catholique Football Club de Lyon

Publié le 10/04/2015
Lyon
 Webdoc : à la rencontre de Paul, coach du Secours Catholique Football Club de Lyon
 

Après la guerre en Côte d’Ivoire et la “folie” aux Pays-Bas, Paul est arrivé à Lyon. Dans l’attente du traitement de sa demande d’asile, il devient entraîneur de l’équipe créée au sein de l’atelier foot du Secours Catholique de Lyon. Découvrez le premier portrait du Webdoc "Demandeurs d’asile Football Club" réalisé par le Secours Catholique en partenariat avec RFI.

Il ne détache pas ses yeux du terrain. Son regard accompagne les passements de jambes, les grandes envolées de ballon et les tacles glissés. Le long de la ligne de touche, il vibre, frémit, fulmine à chaque contact, à chaque prise de balle de ses joueurs. Sans même parler leur langue, “le coach” les connaît tous. Chacun avec son surnom, son poste, sa technique. Une fois par semaine, la veille de l’entraînement, il prend son petit carnet noir, son téléphone, compose les numéros et envoie un SMS : « Salut, comment tu vas ? Garde espoir, ne baisse pas les bras tant que tu as un souffle de vie. Que Dieu nous aide. Entraînement demain à 14h30. »

En 2011, en pleine guerre civile, Paul a fui seul la Côte d’Ivoire, laissant sa femme et ses deux enfants. Mécanicien, il militait pour la réélection du président Gbagbo. « En tant que garagiste, j’avais une voiture personnelle, une BMW. Pendant les élections, je la mettais à disposition pour faire la campagne. » En décembre 2010, la victoire d’Alassane Ouattara déclenche de violents affrontements. Paul craint pour sa vie et, en mars 2011, s’envole pour les Pays-Bas.

Une arrivée brutale

L’arrivée est brutale. Paul ne parle pas la langue et souffre d’une maladie pulmonaire. Il doit suivre un traitement, sa procédure d’asile est prolongée. Après cinq mois, il est transféré dans un centre fermé au nord du pays. Il endure le climat, l’attente. « La vie n’était pas facile. On n’avait pas d’activités. Pas de travail. Rien à faire. Je ne supportais plus la situation. »

Paul s’isole, croit devenir fou. On l’interne au centre psychiatrique de Winschoten. Pendant près de deux mois, trois repas à heure fixe, une extinction des feux à 22 h et un tour de garde devant sa porte sont le menu quotidien. Paul ne résiste pas, il s’évade. « Un dimanche, j’ai profité du fait que la garde de jour n’était pas encore prête après le départ de celle de nuit. J’ai quitté le centre et pris des TGV jusqu’en France. »

Jean-Claude Métraux est psychiatre à Lausanne (Suisse). Pour ce spécialiste des phénomènes de migration, l’apparition de troubles mentaux chez les demandeurs d’asile est « extrêmement fréquente ». « La plupart des demandeurs d’asile souffrent de troubles que l’on peut qualifier de “réactions normales à une situation anormale”. Cela peut se traduire par des troubles dépressifs, des troubles de la personnalité, des actes agressifs. »

« Ce qui est hors du commun chez Paul, c’est qu’il peut donner du sens à son temps d’attente », analyse le psychiatre. « C’est exceptionnel et les “lois du psychisme”, habituellement, interdisent une telle issue créatrice. Cela dit, voir que cela est possible démontre aussi que certaines personnes en attente d’asile possèdent des ressources remarquables. »

Paul se démultiplie

À son arrivée à Lyon en 2013, Paul comprend rapidement qu’il n’a pas fini d’attendre. Le règlement Dublin II, qui détermine les procédures d’asile en Europe, rend le pays d’arrivée responsable du requérant. “Dubliné”, dépendant des Pays-Bas, Paul devra patienter dix-huit mois pour demander l’asile en France. Puis, une fois la procédure enclenchée, attendre de longs mois avant d’obtenir un entretien à l’Office de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra), qui accorde le statut de réfugié en France. En comptant l’appel éventuel devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), le délai moyen d’attente était de 473 jours en 2013. Soit 16 mois d’expectative.

Alors, pour combattre le stress, Paul se démultiplie : un jour entraîneur, un jour bénévole au Secours Catholique ou à la Croix-Rouge. Depuis plusieurs mois, il répare même des véhicules pour “Free Syria Lyon”, que l’ONG envoie à la Syrie remplis de vivres, de vêtements et de médicaments. Face à l’attente, l’équipe de football est devenue sa thérapie de groupe. La deuxième famille de Paul, lui-même ancien numéro 5 des Satellites d’Abidjan – club de D2 ivoirien –, et de ses “frères” blancs ou noirs, catholiques ou musulmans, kosovars ou congolais.

Avec un sourire, la voix posée, il confie son rêve : organiser un “tournoi de l’espoir” au printemps prochain entre différents centres pour demandeurs d’asile. « S’il y a un tournoi, les gens auront un but pour jouer, pour venir à l’entraînement. Ça peut aussi servir pour d’autres défis. C’est un autre regard sur les demandeurs d’asile. »

 

Daphné Gastaldi
Crédits photos : © Elodie Perriot/Secours Catholique-Caritas France
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