Agriculture : le lent accès à la terre des paysans brésiliens

Publié le 17/04/2013
Brésil
 

Le 17 avril est la journée internationale des luttes paysannes en hommage à la mémoire de paysans sans terre brésiliens assassinés dans l’État amazonien du Pará le 17 avril 1996. Ces derniers, membres du Mouvement des sans-terre (MST), que soutient le Secours Catholique, réclamaient la mise en œuvre d’une réforme agraire. Le Secours Catholique est allé à la rencontre de ces paysans sans terre et fait le point sur les avancées de la réforme agraire.

Au Brésil, 4 millions de familles attendent une terre à cultiver. Face au gouvernement qui tend à privilégier l’agrobusiness, le mouvement des sans-terre (MST) lutte en faveur de la redistribution des terres. Le Secours Catholique soutient ce mouvement depuis 1988. Il fournit un appui financier à la formation des militants et des familles, ainsi qu’aux campagnes d’interpellation et de communication. Malheureusement, la mise en œuvre de la réforme agraire s’enlise et les paysans en font les frais.

Récemment, en janvier dernier, un des leaders du mouvement a été assassiné dans l’État de Rio de Janeiro. D’après le MST, la mort de ce militant est « le résultat de la violence du latifundio, de l’impunité des meurtres et de la lenteur de l’Institut national de la réforme agraire (INCRA) à attribuer des terres aux familles et à réaliser la réforme agraire. »

L’année dernière, le Secours Catholique avait rencontré des membres du MST dans l’État de Rio de Janeiro.

José Aleixo, militant heureux

Manguiers, bananiers, manioc et jardin potager. José Aleixo, travailleur aux mains calleuses et au visage bienveillant, a trouvé là son coin de paradis. Celui-ci représente 22 hectares dont près de la moitié est cultivable, à Piraí, dans le sud de l’État de Rio de Janeiro, au Brésil.

Les conditions de vie du sexagénaire demeurent pourtant précaires. Lorsqu’il est arrivé, il y a cinq ans, sa maison ne comportait que quatre murs. José Aleixo a ajouté un toit en tôle ondulée, un volet à l’une des fenêtres et quelques rares objets personnels pour une décoration sommaire. L’homme vit seul, ou plutôt « avec Dieu », dans cette cahute délabrée sans eau ni électricité. Peu importe. L’essentiel pour José Aleixo est d’avoir réalisé son rêve : cultiver sa terre et vivre de sa production.

« Au Brésil, les terres sont trop chères et trop inégalement réparties »

Il lui a pourtant fallu se battre âprement pour y parvenir. Originaire du monde rural, il a passé son enfance dans les champs. Mais arrivé à l’âge adulte, José Aleixo s’est trouvé dans l’incapacité de perpétuer ce qu’il appelle « l’héritage familial », autrement dit le travail de la terre. « Je n’avais pas d’argent et les terres sont trop chères et trop inégalement réparties, au Brésil », explique-t-il. José Aleixo enchaîne donc les emplois : dans la banque, la fabrication de tissu, la construction navale.

Le MST, un mouvement au service des paysans

Au gré de ses rencontres, il entend parler du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre (MST), organisation paysanne qui lutte pour l’accès à la terre. Il est tout de suite conquis. Pour faire pression sur le gouvernement, le MST demande à ses membres d’occuper des parcelles inexploitées appartenant à un grand propriétaire, une entreprise ou au gouvernement. Qu’importe. Pour José Aleixo, qui rêve d’une terre à cultiver, l’espoir renaît.

Pendant une année entière, il vit sous une tente plantée en bord de route, dans un champ en friche, avec d’autres familles. Le gouvernement finit par céder et leur accorder des lopins de terre d’une grande propriété appartenant à une entreprise britannique. Ils en ont désormais l’usufruit. José Aleixo fait partie des chanceux. Pour d’autres, le combat peut durer beaucoup plus longtemps.

Une réforme agraire appliquée au ralenti

Au Brésil, l’accès à la terre est une question sensible. Les gouvernements successifs tentent de rendre justice à ces paysans sans terre, spoliés par les dictatures des années 1960. Ils s’efforcent d’appliquer, non sans difficulté, la réforme agraire, qui consiste à redistribuer des terres aux paysans les plus démunis. Celle-ci a profité à environ 350 000 familles du MST depuis la création du mouvement en 1984.

La politique de Dilma Rousseff plus favorable à l’agrobusiness

Ces dernières années, le rythme des attributions de lots s’est nettement ralenti. « Il n’y a plus de volonté politique forte. L’État n’accorde pas assez de budget à l’achat de terres et préfère favoriser le développement de l’agrobusiness », déplore Marcelo Luis Souza, membre du MST. Par conséquent, la réforme agraire s’enlise.

D’après un rapport de la Commission pastorale de la terre (CPT) publié en mai 2012 [1], le nombre de familles ayant obtenu une terre en 2011, première année du mandat présidentiel de Dilma Rousseff, est le plus faible depuis 1995 (42 912 familles). Seulement 22 021 familles ont reçu des lots dans des assentamentos (installations), contre 36 301 en 2003, année d’entrée en fonction du président précédent, Lula. On estime à 4 millions le nombre de familles qui pourraient bénéficier de cette redistribution aujourd’hui. Parmi elles, 100 000 vivent dans des campements organisés par le MST.

Un militantisme intransigeant

Le drapeau rouge du MST flotte au-dessus du portail de l’acampamento (l’occupation) « Dorothy Irma », à Quatis, à quelques kilomètres de Rio de Janeiro. Dispersés sur deux des 1 300 hectares de la propriété occupée, des petits baraquements faits de matériel de récupération composent le paysage. Trente-trois familles occupent le terrain pour obtenir une terre. Grâce à la pression des militants, une négociation a été engagée entre l’État et le propriétaire. L’objectif de l’État : racheter la terre. Lorsque cet achat sera conclu, l’Institut national de la réforme agraire (INCRA), organisme en charge de la redistribution des terres, répartira le terrain entre les familles et leur en donnera l’usufruit. « Ils n’ont pas encore réussi à se mettre d’accord sur un prix », explique Adevair, présent depuis la création de l’acampamento, en octobre 2005.

Le vieil homme n’a rien oublié des difficultés traversées dans cet engagement : menaces d’expulsion de la part du propriétaire, hostilité des habitants de Quatis, avec pour conséquence le découragement de certaines familles du campement. « L’attente interminable a fait fuir beaucoup de familles, témoigne-t-il. Cela fait maintenant sept ans que je suis là ! »

Hausse des conflits liés à la terre

Le MST mène régulièrement des mobilisations dans l’espoir d’accélérer le processus. Mais cela lui attire les foudres de la plupart des citoyens brésiliens, défavorables à ce mouvement. D’après la Commission pastorale de la terre, le nombre de familles occupant un domaine et qui en ont été expulsées a augmenté de 75,7 % entre 2010 et 2011. Par ailleurs, le nombre de conflits liés à la terre a connu une hausse de 21,32 % par rapport à 2010, soit 1 363 conflits à travers le Brésil. « Il faut promouvoir la réforme agraire pour ne pas détruire la terre », insiste pourtant Adevair, espérant être entendu des dirigeants brésiliens.

Notes:

[1] Le prochain rapport sera publié le 22 avril prochain.

Clémence Véran-Richard (avec AFP)
© Élodie Perriot/SC
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