Art-thérapie : par un coup de pinceau magique

Publié le 03/06/2013
Montpellier
 

À Montpellier, le Secours Catholique propose depuis cinq ans un atelier d’art-thérapie aux personnes qu’il accueille. Chaque mardi, peinture et écriture sont au programme de ces séances destinées à exprimer une souffrance jusque-là muette.

Seul le frottement des pinceaux sur les toiles vient troubler le silence quasi solennel qui règne dans la grande pièce. Les sourcils sont froncés, les gestes lents et précis. Silencieusement, une femme circule de chevalet en chevalet, chuchotant des mots d’encouragement aux oreilles de chacun.

Elle n’est pourtant pas professeur, et les peintres appliqués ne sont pas ses élèves. Nous sommes dans une séance d’art-thérapie, « une pratique de soin fondée sur l’utilisation thérapeutique du processus de création artistique », selon la définition donnée par la Fédération française des art-thérapeutes.

Un regard et une présence importants

« Ce n’est pas un atelier classique », insiste Berlende, qui anime ces séances atypiques tous les mardis. « Je ne suis pas dans une position d’enseignante, il n’y a pas de jugement de valeur. Mais je suis là et le regard, la présence, sont très importants. » En ce matin lumineux de février, ils sont une dizaine à manier les pinceaux sous l’œil discret de cette art-thérapeute toute en suavité. Les participants ont connu l’existence de l’atelier alors qu’ils venaient à l’accueil de jour du Secours Catholique qui, à quelques mètres de là, sert chaque matin café et croissants aux Montpelliérains en difficulté.

Dompter ses démons par le pinceau

C’est en 2007 qu’a été créé l’atelier, ouvert à tous ceux qui en ressentent sinon le besoin conscient, du moins une envie forte. «  Les gens qui décident de participer ne savent pas forcément ce qu’ils viennent y chercher, explique Berlende. Mais tous sont en souffrance, et beaucoup ont du mal à l’exprimer. » Ici, on tente de dompter par le pinceau les démons qui ne se laissent pas apprivoiser par des mots.

La toile, exutoire de la souffrance

« J’ai beaucoup de sentiments en moi, de la tristesse, de la compassion, de la colère, chuchote Thierry, penché sur son esquisse. Peindre me permet de faire redescendre la pression et d’exprimer ce qui me touche. » À 45 ans, ce petit homme frêle en a passé 17 dans la restauration. Il y a quelques années, alors qu’il occupe sa pause à griffonner sur la terrasse du café où il travaille, un client le convainc de son talent. Fini de faire le «  porteur d’assiettes », Thierry décide de consacrer son temps à la peinture – au détriment de son gagne-pain.

Qu’importe si les 420 euros qu’il touche chaque mois au titre de l’allocation de solidarité spécifique ne suffisent pas toujours, Thierry estime avoir gagné quelque chose de bien plus important : l’apaisement. « Avant, je mentais tout le temps pour rien, je racontais des histoires. Je crois que j’essayais de faire passer des messages. » Aujourd’hui, c’est sur la toile que sa souffrance trouve un exutoire.

Méthode douce

Si les peintures de Thierry révèlent un réel talent, aucune compétence artistique n’est requise pour participer à l’atelier. L’œuvre des participants n’est jamais interprétée, et pour cause : chaque production, au-delà de son intérêt esthétique, est avant tout considérée par la thérapeute comme un “objet transitionnel” qui permet de faire le lien entre la vie intérieure et le monde extérieur.

« L’esprit créateur favorise la guérison au cœur du malade »

À son arrivée, Jean-Pierre peignait tout en noir. Aujourd’hui, ses toiles explosent de mille couleurs. Cet ancien sans-abri aux yeux clairs et à la parole rare a derrière lui cinq ans de participation assidue aux ateliers… et quatre ans d’abstinence forcenée face à l’alcool. « À la Clairefontaine, j’irai boire de l’eau, résume-t-il, goguenard. Enfant, manier les crayons de couleur le rendait « heureux comme un pape » ; des dizaines d’années plus tard, l’art-thérapie l’a sorti de la rue et tiré de l’alcoolisme.

Cette victoire ne doit rien à un coup de pinceau magique, mais beaucoup aux vertus de cette méthode douce, dont on attribue l’origine au peintre anglais Adrian Hill. En 1940, placé en sanatorium pour soigner sa tuberculose, Hill entreprit de dessiner tout ce qui lui passait sous les yeux. Au grand étonnement des médecins, ses divagations picturales améliorèrent son état de santé de manière spectaculaire. « Lorsqu’il est satisfait, l’esprit créateur favorise la guérison au cœur du malade », écrira-t-il plus tard dans son ouvrage Art et thérapie.

Dès les années 50, plusieurs programmes furent mis en place aux États-Unis. En France, reconnue mais encore méconnue, la méthode est néanmoins de plus en plus utilisée, que ce soit en institution ou en cabinet, en séance collective ou individuelle.

Reprendre confiance

Chaque thérapeute organise son atelier à sa manière. Ici, il s’articule en deux temps. Quelques instants pour revenir à soi, et chacun troque sa toile et son pinceau pour du papier et un stylo. «  Pendant l’atelier peinture, les choses se vivent sans mots, puis elles sont verbalisées », explique Berlende. Rapidement, les pages se noircissent, les phrases courent sur la feuille puis vient le moment de lire les textes – quelques mots apparemment abscons pour les uns, de longues digressions pour d’autres. Là encore, c’est la démarche – écouter puis être écouté – qui importe.

« Au contact des autres, les participants reprennent confiance, ils découvrent qu’ils ont une place dans la société. Ici, on crée du lien social et au fond je crois que c’est ce que chacun cherche en priorité. » La séance terminée, nul n’est pressé de quitter la salle. La flânerie ne demande qu’à durer, et avec elle le plaisir de se sentir exister.

Marina Bellot
© Patrick Delapierre/Secours Catholique
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