"Au grand air", une série photo pour dépasser les clichés sur la vie à la rue

Publié le 02/11/2021
Ile-de-France, Occitanie
 

Entre septembre 2019 et le printemps 2021, Victorine Alisse, photographe professionnelle de 28 ans, et JS Saia, 42 ans, habitant du bois de Vincennes depuis plusieurs années, ont croisé leurs regards pour mettre en photos et en mots la vie "au grand air'". Une balade au carrefour de la poésie et de la dénonciation du mal-logement. Rencontre avec les co-auteurs de ce travail photographique atypique à quatre mains, récompensé par le prix Caritas de la photo sociale.

 
Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

 

Victorine : autour d'un café, à Vincennes, alors que nous étions tous les deux engagés dans l'association La Cloche, qui a pour but de créer du lien social entre habitants et sans-domicile fixe d’un quartier. JS était ambassadeur et moi bénévole. En discutant photographie avec lui de manière très informelle, j'ai eu l'intuition qu'on pouvait essayer de faire quelque chose ensemble. Ce projet est donc né de façon très spontanée !

JS : La Cloche m'avait appelé pour savoir si je voulais rencontrer une bénévole de Vincennes. On s'est retrouvé dans ce café. On a un peu parlé photo. C'est un domaine qui m'attire et j’avais déjà participé à une petite exposition avec La Cloche. Quand Victorine m'a proposé de faire quelque chose avec elle, j’ai accepté à une condition : que l'on ne prenne pas de photos clichées du monde de la rue. Par exemple, un mec allongé sur un banc : non ! Il y a d'autres choses à photographier de cet univers. Victorine, que je voyais comme une journaliste et dont je me méfiais un peu [il sourit], a tout de suite accepté.

Victorine : JS avait une vision claire de l'intention du projet : croiser nos deux regards sur ce qu'est la vie au grand air, avec une contrainte, en effet, qu'il a posée d'emblée, et qui nous a amenés à être créatifs. Il s'agissait de témoigner de ce mode de vie sous la forme d'une discussion, en abordant son aspect poétique. Sans occulter, bien-sûr, l'isolement et la solitude qu’il engendre aussi. 

JS : L’idée était de montrer mon environnement, là où je vis, à travers une balade poétique, féérique.

Victorine : On a essayé de casser les préjugés, de brouiller les pistes, en présentant un travail à partir de nos deux regards, et surtout pas de faire une mise en lumière du sujet par un photographe seul. Notre parti pris a aussi été de ne pas montrer certaines choses trop violentes du quotidien.

 
De quelle manière avez-vous travaillé ensemble ? 

 

Victorine : Après la première intuition née de notre rencontre, nous nous sommes revus, et c'est à ce moment-là que j'ai confié à JS un appareil photo numérique, mon premier compact. Il m'a dit : je vais t'emmener dans les lieux qui font partie de mon quotidien. Je me suis laissée guider, au parc de Bercy d'abord, puis au bois de Vincennes, où il vit. On partait ensemble, chacun prenait des photos. Puis on allait au café, on regardait les clichés, et on discutait.

JS : La première fois, on va au parc de Bercy : il y a une fontaine, des arbres… Je commence à faire quelques photos. Je vois Victorine qui cogite, un peu perplexe : ça m'amuse. Je voulais qu'elle entre dans mon univers. On a longé le parc, je lui ai montré un endroit, en bordure, où j'avais longtemps dormi, sous ma tente. Puis on est arrivé à la passerelle Simone de Beauvoir. C'est là qu'on a fait ce cliché où je suis allongé sur le dos, en plein mois de janvier. Quand on est à la rue, qu’on se pose, on lâche tout : son sac, mais pas que. On réfléchit. 

Victorine : Au départ, pour moi, la poésie ne faisait pas partie de ce qu'on pouvait trouver dans l’univers de la rue. J'ai essayé de me laisser porter, pour tenter de saisir cette dimension. Au bois de Vincennes, JS essayait de me partager sa vision. Il me demandait : « Tu entends les oiseaux ? Tu vois comme c'est beau ? » Le projet, qui après un an, marquait un peu le pas et manquait d’unité a repris un nouveau souffle lors d'une soirée autour du feu sur fond de jazz, et avec la rencontre de Sa Majesté, le voisin de bois de JS. A ce moment-là, j'ai eu l'impression d'être dans un autre univers. Je me suis ouverte à la beauté, on s’est replongé dans nos premiers clichés, et on a décidé de poursuivre !

JS : Au bois, on a l'habitude d'accueillir du monde, de proposer un thé au promeneur de passage. Sa Majesté, mon voisin à 50 mètres, accueille les maraudes le samedi. Il a installé des tables et des chaises. On s'est posé un soir avec Victorine autour du feu. En se mettant à ma place, elle a compris la beauté et la solidarité du monde de la rue.

 

Est-ce que le principe d’allier textes et photos était présent dès le départ ?

 

Victorine : L'écriture est venue dans un second temps. J'ai proposé à JS d'écrire à quatre mains. On s'est rendu compte que les mots allaient prendre une place importante. On a décidé d'écrire directement sur les tirages. C'était très artisanal !

JS : Sur certains tirages, il y a des ratures, car je ne faisais pas de brouillon ! J'y allais direct, ce qui faisait stresser Victorine. Aussi, elle ne voulait pas qu'on signe de nos initiales. Mais je lui ai dit : moi, je les mets ! C'était un samedi matin, dans son appartement. Elle faisait sécher les tirages sur son lit. Elle les manipulait comme si c'était de l'or !
Je ne l’ai pas vu venir, mais avec l’écriture est arrivée la colère contre le mal-logement. Une rage contre ce parcours du combattant pour obtenir un toit, cette longue attente. Finalement, poésie et coups de gueule cohabitent dans la série.

 

 

 

 

 

 
Qu’est-ce que ce projet marque d’important dans vos parcours respectifs ?

 

Victorine : Rien que notre pré-sélection pour le prix a été une grande surprise, et un grand bonheur ! On avait envoyé nos 22 tirages qui se répondent, on a raconté notre rencontre, notre petite tentative expérimentale. C'est une joie aujourd'hui de voir ce travail exposé et partagé. On ne prétend pas faire changer les choses ou les regards, on souhaite simplement partager nos questions, nos pudeurs aussi sur nos façons de vivre, dans une démarche sincère.

Grâce à JS, j'ai été embarquée dans un univers inconnu, à la rencontre de personnes incroyablement bienveillantes. La photographie est un prétexte (pas seulement bien-sûr, mais quand même) pour la rencontre, pour le lien. C'est en tout cas aussi pour cela que je fais ce métier.

JS : C'est une trace qui va rester à vie, un énorme trophée gagné ensemble, Victorine et moi !

 

J.S, vous vivez toujours dans le bois ?  Quels sont vos perspectives ?

 

JS : Je vais quitter le bois, mais pas tout de suite. Cela fait six ans que j'y vis. A force, je commence à tourner un peu en rond. Mais je viens tout juste d'entrer dans le long parcours administratif, donc ça va prendre du temps… J'ai surtout envie de repartir sur de nouveaux projets photo avec Victorine. 

 
[Agenda] Exposition à Toulouse puis Paris
 
Les lauréats du prix Caritas bénéficient d’une dotation de 4 000 € et de l’édition par Filigranes d’un livre dédié à la série photographique primée. Leur travail et celui des deux finalistes sera présenté lors d’une première exposition à la Galerie Le Château d’Eau à Toulouse du 14 décembre 2021 au 23 janvier 2022 puis d’une exposition à Paris au courant de l’année 2022.
 
Les deux finalistes sont :
- Sinawi Medine pour « Le jour où je suis arrivée en France », un sujet qui témoigne des dangers des parcours migratoires lors de traversées en montagne à la frontière franco-italienne.
- Thomas Morel-Fort pour sa série « Donna, une vie de sacrifices Philippine » : réalisées en France et aux Philippines, les photos documentent le « prix » à payer de l’exil.
Propos recueillis par Clarisse Briot
Crédits photos : Victorine Alisse, J.S. Saia
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