Club Caritas : rapprochement franco-ukrainien en Poitou

Publié le 10/09/2014
Deux-Sèvres
Club Caritas : rapprochement franco-ukrainien en Poitou
 

Sur la scène du petit théâtre de Secondigny, vendredi 22 août, une trentaine de jeunes répètent à l’unisson une chanson américaine. Ensemble, Ukrainiens et Français donneront un spectacle, le soir même, devant les habitants de la région.

Ces jeunes-là se sont connus l’an dernier à Drogobytch, 80 000 habitants, à l’ouest de l’Ukraine, grâce aux échanges organisés par le Secours Catholique et Caritas Ukraine. Cette année, c’était au tour de seize Ukrainiens de venir à Secondigny.

Dans cette localité des Deux-Sèvres (1 800 habitants, à 15 kms à l’ouest de Parthenay), des garçons et des filles de 16 à 28 ans ont formé un groupe soudé, basé sur des valeurs d’échange et de solidarité. « Cet échange interculturel puise sa genèse dans un groupe appelé Katimavic (“lieu de rencontres” en Inuit), explique Martine Pineau, animatrice pastorale et mère de trois adolescents membres du groupe. Créé il y a une quinzaine d’années par le prêtre Jacques Poitevineau, Katimavic vise à animer la solidarité en zone rurale. »

À 28 ans, Pauline, doyenne de Katimavic, en évoque les actions les plus marquantes. « En 2007, dit-elle, nous voulions participer aux Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de l’année suivante, à Sydney. Il nous fallait 2000 euros par personne. Alors, nous avons organisé des concours de pétanque, des ventes aux enchères, des gardes d’enfants et des soirées “cabaret”. Le succès de ces soirées a été tel que la salle n’était pas assez grande. Nous jouions trois soirs de suite. »

Échanges sans frontière

Les actions se poursuivent et financent également les JMJ de Madrid, trois ans plus tard. Mais plutôt que d’aller à Rio en 2013, les jeunes de Secondigny privilégient des rencontres plus ciblées dans le cadre d’“échanges sans frontière” du Secours Catholique. L’association leur propose de se rapprocher de Caritas Ukraine.

Constitués en Club Caritas (une forme d’action internationale proposée aux jeunes par le Secours Catholique), les jeunes Secondignois conservent de leur voyage des impressions positives mais diverses. « Nous avons été très émus par l’accueil à Drogobytch, raconte Matthias, 18 ans, étudiant en première année de médecine à Angers. Les familles étaient aux petits soins pour nous. »

Maxime, 19 ans, apprenti en mécanique agricole, garde en mémoire « les vestiges de l’ère soviétique. Nous sommes allés sur le site d’un énorme barrage qui, lors de sa mise en service, avait recouvert toute une vallée et noyé 25 villages. Mal construit, il a cédé et n’a jamais été réparé. Reste cette infrastructure qui a modifié la vie de milliers de gens, et qui aujourd’hui est une cicatrice que personne ne songe à masquer. »

Après deux semaines en France, les Ukrainiens sont heureux de « voir comment vivent les Français ». Andrey, 16 ans, est surpris par la longueur des repas : « Ici, on prend du temps pour manger. Ça dure. Il y a de nombreux plats. Chez nous, c’est fait en quelques minutes. » Nazar, 19 ans, étudiant en langues, s’étonne des moyens de locomotion : « À Drogobytch, nous circulons en bus ou en train. Ici, tout le monde a sa voiture. » Les deux amis aimeraient vivre en France, « mais pas à Paris que nous avons trouvé sale. Nous préférons une petite ville comme Secondigny. C’est très joli ici ».

Regards critiques

Marianna et Roksolana, 22 et 25 ans, sont sœurs. Toutes deux travaillent à la radio et à la télévision où elles animent des émissions de politique sociale ou d’actualité artistique. Elles portent un regard critique sur les deux pays. Roksolana considère que son pays est gangréné par une corruption généralisée : « Il est d’usage, dit-elle, de corrompre un médecin pour obtenir une ordonnance ou un professeur pour obtenir un diplôme. Ce ne me semble pas être le cas en France. » Marianna voit une autre différence : « Chez nous, les gens ne vivent pas en concubinage, comme chez vous. Nous trouvons qu’il est important de se marier. Il est vrai qu’il y a moins d’athées. En Ukraine, les églises sont pleines de jeunes et les gens assistent souvent à la messe depuis le parvis, parce qu’il n’y a plus de place à l’intérieur. »

L’échange prend aussi des allures de joutes. Marianna se dit choquée par les maisons de retraite françaises. « Pour nous, la famille est une valeur essentielle. Nous ne pouvons pas même imaginer placer nos parents dans une maison de retraite. Ils nous ont élevés. Comment pourrions-nous nous débarrasser d’eux comme ça ? » Matthias répond gentiment que lui aussi avait été choqué, l’an dernier, de voir que « nombre de parents ukrainiens abandonnent leurs enfants aux grands-parents pour partir gagner leur vie dans un autre pays ».

Bénévolat à la française

Marianna et Roksolana sont devenues bénévoles l’an dernier, quand les Français sont venus à la rencontre de Caritas Ukraine. « Le bénévolat n’est pas développé en Ukraine, dit Marianna. Nous voulions savoir comment ça fonctionne ici et comment ça pourrait fonctionner chez nous. »

Professeur de français, constamment sollicitée pour servir d’interprète, Natali Senyshch a longtemps été bénévole à Caritas Ukraine, avant d’en être aujourd’hui salariée. Elle parle volontiers des actions de son association auprès des personnes handicapées, personnes âgées, sans-abri, personnes victimes d’addiction, chômeurs et enfants de familles pauvres… Auxquels viennent s’ajouter depuis quelques mois, l’accueil des Ukrainiens de l’Est fuyant la Crimée et les territoires pro-russes pour s’installer à l’ouest du pays et les collectes au bénéfice de ceux qui partent se battre aux frontières de l’Est.

Les jeunes Ukrainiens n’ignorent pas que leur pays est actuellement au centre d’un enjeu mondial. Le sujet revenait souvent dans leurs conversations. Vivant à soixante kilomètres de la frontière polonaise, ils se disent plus proches des Occidentaux que des Russes. Avec un bémol que pose délicatement Marianna : « La liberté ne signifie pas qu’on peut faire ce qu’on veut. La liberté, c’est aussi respecter les autres, leur naissance, leur drapeau et leur culture. »

Jacques Duffaut

© Jacques Duffaut/Secours Catholique
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