Colombie : le besoin urgent d’une réforme agraire

Publié le 13/10/2014
Colombie
Colombie : le besoin urgent d’une réforme agraire
 

Patricia Conde, membre du Programme de développement et de paix du Magdalena Medio, une ONG soutenue par le Secours Catholique–Caritas France, ouvre des pistes pour sortir de l’impasse agricole et alimentaire.

Pourriez-vous brosser le tableau de la situation dans cette région ?

La région est très riche en pétrole, charbon, or, uranium, eau… mais pauvre en infrastructures, en particulier dans le sud du département de Bolivar, à l’ouest de la région. Comment les agriculteurs pourraient-ils commercialiser leurs produits alors que ponts et routes sont souvent dans un état catastrophique, voire n’existent pas ? Les protagonistes du conflit ont bien compris le parti qu’ils pouvaient tirer de l’absence de l’État.

Paramilitaires, guérillas et narcotrafiquants ont profité de l’introduction dans le sud du département de Bolivar de la marijuana, dans les années 1970, et de la coca dans les années 1980. Ces cultures illicites ont bouleversé l’offre agricole (maïs, bananes…). Les producteurs de coca, ont pris le dessus et les cultivateurs traditionnels, ont connu la précarité. Ainsi, des membres des groupes paramilitaires et des guérillas fournissent à présent à des villageois la matière première : semences et matériel. Plus tard, ils viennent récupérer le produit fini, la pâte de coca.

Et la situation spécifiquement alimentaire ?

Il y a des situations de “faim chronique” et de “faim cachée”. Dans le sud du département de Bolivar, 30,1 % des habitants d’un village souffrent d’une “faim chronique” et 50,9 % dans un autre village. Ailleurs sur ce territoire, la “faim cachée”, affecte, ici, 76 % des villageois et, là, jusqu’à 89,3 % !

Le conflit a engendré ici de nombreux déplacements de populations, entre autres souffrances. Combien de personnes concernées ?

Beaucoup de paysans, victimes de la famine et de la pauvreté ont dû fuir : 175 746 ont quitté le Magdalena Medio entre 1997 et 2010 (sur une population de 900 000 habitants). Il faudrait aussi parler, sans qu’on puisse les dénombrer, des desaparecidos, ces victimes de disparition forcée, secrètement arrêtées et éliminées.

Face à cette gigantesque détresse, notamment alimentaire, que préconise le Programme de développement et de paix du Magdalena Medio ?

La “faim chronique” et la “faim cachée” sont des défis que nous voudrions relever, au moins de trois manières. D’abord, en encourageant la mise en place de “fermes paysannes intégrales”. Les cultivateurs sont incités à diversifier leurs productions agricoles, à jouer la complémentarité tout en privilégiant une production “phare”, par exemple le cacao. Ces fermes devraient permettre à terme aux familles de s’alimenter correctement tout en vendant sur le marché local, et même national, et en respectant l’environnement.

Ensuite, en organisant dans les établissements scolaires une campagne de sensibilisation auprès des professeurs, des élèves et des représentants des parents pour récupérer la tradition alimentaire. Il s’agit de retrouver de bonnes habitudes alimentaires tout en prenant conscience du rôle des paysans dans la société. Par ailleurs, il faut savoir qu’un élève bien nourri aura de meilleurs résultats et sera davantage en mesure de contribuer à la paix !

Enfin, nous préconisons l’organisation des villages en “zones de réserve alimentaire” dédiés à la production alimentaire. Dans celles-ci, pas d’exploitation de l’or, par exemple, ou de culture de la coca mais des communautés fixées sur le territoire associant le travail sur des cultures ciblées à la préservation constante de l’environnement et à la garantie d’une sécurité alimentaire.

Si un accord de paix était signé en conclusion des négociations ouvertes à La Havane en novembre 2012 entre les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et le gouvernement, quelle serait la réforme prioritaire ?

La réforme agraire est la plus urgente dans le contexte du Magdalena Medio que nous avons décrit. Nous attendons depuis quarante ans qu’une enquête soit réalisée pour identifier dans le pays les différentes activités agricoles réalisées. Cette réforme serait déterminante pour bâtir une politique agricole régionale qui prenne en compte la question, centrale, de la terre.

Yves Casalis
Crédits photos: © Patrick Delapierre/Secours Catholique-Caritas France
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