Colombie : « Le processus de paix a besoin d’être soutenu »

Publié le 05/09/2017
Colombie
Colombie : « Le processus de paix a besoin d’être soutenu »
 

En Colombie le processus de paix enclenché, s’il est réel, reste fragile notamment si les prochaines élections législatives et présidentielle amènent au pouvoir un candidat porté par l’ancien président Uribe et son camp opposé à l’accord.De retour de mission sur place et alors que le Pape François arrive ce mercredi 6 septembre à Bogotá, Aude Hadley et Kevin Ninkeu Mdjatou* partagent leur analyse de la situation.

 

Vous revenez de Colombie. Quelles « images » en ramenez-vous ?


Kevin Ninkeu Mdjatou : Dans le département très pauvre de Choco, au nord-ouest, nous avons sans arrêt été confrontés aux conséquences de la violence. Dans cette zone, elle est constamment présente depuis vingt ans - les exactions ont été perpétrées tant par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) que par les groupes paramilitaires.

On l’oublie trop souvent mais au début du conflit, les habitants ont été contraints de quitter leur village (le Choco regorge de richesses minières). Ces déplacements forcés ont été d’une violence inouïe !

Des milliers de familles ont perdu leurs terres, leurs lieux de vie et ont dû changer de « refuge » à deux ou trois reprises. Beaucoup d’entre elles, parmi les victimes du conflit que nous avons rencontrées, se disent aujourd’hui abandonnées par l’État.

Aude Hadley : Ces populations soulignent la présence de groupes armés, en particulier des milices armées qui protègent les grands propriétaires terriens et les acteurs économiques.

Alors que la question foncière est une des principales racines du conflit (les FARC sont nés en 1964 d’une insurrection paysanne, ndlr ), de nombreuses communautés afro-colombiennes et indigènes se voient encore refuser leur droit inaliénable sur leurs territoires et n’ont toujours pas accès à leurs terres, notamment dans les zones les plus proches de grands axes commerciaux. La violence est aussi raciale : la population afro-colombienne subit encore le racisme.

 

Nous voulons nous engager sur un chemin de paix et de réconciliation

Un habitant de Bojoya

 

À Bojaya, dans le même département, vous avez rencontré des survivants du massacre perpétré le 2 mai 2002 dans cette localité.


A.H. : Nous avons vu la statue du Christ de Bojaya, mutilée par la roquette tombée sur l’église (tirée par les FARC)… Je repense à ce qui s’est passé ce 2 mai : des villageois, tentant d’échapper à un affrontement entre les FARC et les paramilitaires, se réfugient dans l’église.

79 d’entre eux sont tués, dont 48 enfants. Un bébé, mis au monde dans l’église, meurt. Bojaya est désormais un village quasi fantôme. Les survivants et leurs proches ont témoigné, au cours d’une rencontre poignante dans l’église réparée, de la tragédie mais aussi de leur espérance : « J’ai perdu mon fils, j’ai perdu mon père… C’est l’horreur ». «Cependant, nous voulons nous engager sur un chemin de paix et de réconciliation ».   

 

L’armée n’est-elle pas intervenue ?


A.H. : Non ! Les villageois nous ont dit : « Les FARC ont reconnu leur responsabilité dans le drame. On voudrait que les autres acteurs fassent de même. Pourquoi l’État laisse-t-il les paramilitaires agir à leur guise ? » C’est une question à laquelle ce dernier doit répondre au-delà même de Bojaya et sa région.  

 

Certains Colombiens estiment qu’on absout un peu vite les crimes commis par les ex-guérilleros. Qu’en pensez-vous ? 


K.N.M.  : Une justice spéciale pour la paix a été créée pour juger les auteurs de crimes de tous bords. Cela dit, il est essentiel de comprendre que l’accord de paix conclu entre les FARC et le gouvernement de Bogota ne signifie pas la victoire d’un camp sur l’autre.

Des concessions ont été faites de part et d’autre. Comme nous l’expliquait un avocat colombien, on ne peut pas dire, d’un côté, à ces ex-guérilleros « signons la paix » et, de l’autre, « allez en prison » !

Par ailleurs, les habitants qui ont enduré ce conflit durant des décennies mettent aujourd’hui surtout l’accent sur la justice, la paix et le développement. Pas sur la vengeance !

 

Il faut que les gens voient les dividendes de la paix en termes d’amélioration des conditions de vie.

Aude Hadley

 

L’insuffisance du développement du pays est pointée depuis longtemps par l’Église et les ONG.


A.H. : Comment faire pour que les raisons du conflit ne perdurent pas ? Accès à la terre, justice sociale… Il faut que les gens voient les dividendes de la paix en termes d’accès aux services de base et d’amélioration des conditions de vie sinon des tensions réapparaîtront vite !
Dans le département du Choco, par exemple, les autorités ont totalement négligé cette tâche depuis des décennies. Or, c’est la responsabilité de l’État de tout tenter pour éviter la répétition du conflit. 

 

Les atteintes aux droits de l’homme perdurent-elles dans certaines régions ?


A.H. : Dans les zones historiquement très affectées par la violence (Amazonie colombienne, Choco, côte Pacifique…), on constate, d’un côté, une diminution globale des menaces mais aussi, de l’autre, une recrudescence d’assassinats visant les leaders locaux et les défenseurs des droits humains !

Je veux souligner qu’il ne s’agit pas là de cas isolés mais de crimes ciblés liés aux enjeux de justice sociale et environnementaux (restitution des terres, extraction minière… ) À cet égard, je reste bluffée par le courage, la dignité, la résilience des leaders et des membres des communautés villageoises ainsi visés.

Des qualités également montrées par les partenaires locaux du Secours Catholique-Caritas France.  

 

Quelles sont les perspectives de paix à moyen terme ?


K.N.M. : On constate des avancées depuis début 2017 mais on n’a pas beaucoup de temps pour organiser la paix. Le gouvernement actuel travaille à la réconciliation afin que la société soutienne la paix mais les élections approchent (elles sont prévues en mars 2018, ndlr).

En cas de victoire du camp porté par l’ancien président Alvaro Uribe – il est opposé à l’accord de paix -, le processus de paix risque d’être remis en cause.

A.H. : Le « dialogue de paix » se poursuit à Quito (Équateur) avec les rebelles de l’Armée de libération nationale (ELN); l’Église catholique y apporte son concours. Mais l’ELN n’a pas déposé les armes. Elle s’implante sur les territoires libérés par les FARC où elle mène des actions violentes contre l’État. D’ici les élections, il est crucial d’obtenir des avancées irréversibles dans le domaine de la réconciliation et de la justice. Sinon le processus de paix pourrait dérailler.   

 

Le pape François, l'auteur de Laudato si vient aussi en Colombie pour aborder les enjeux de la réconciliation avec la Création.

Aude Hadley

 

Pour autant, peut-on dire qu’un grand pas a été fait ?


K.N.M. : Un pas fragile mais réel. Je n’imaginais pas un jour voir le représentant de l’armée et celui de l’ex-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), les ennemis d’hier, assis côte à côte autour d’une table. C’est pourtant ce qui s’est passé à Riosucio, dans le département du Choco, au cours d’une rencontre organisée en juillet sous l’égide de l’ONU.Je suis impressionné par la bonne volonté manifestée par les militaires et les FARC pour co-construire la paix. Ils s’affrontaient encore il y a quatre ans ! Chacun garde ses opinions politiques mais affiche sa volonté d’avancer ensemble, de façon sincère, dans la même direction.

 

La visite du pape peut-elle contribuer à renforcer le mouvement vers la paix ?


A.H. : La visite du Pape est évidemment très attendue en Colombie. La Caritas est d’ailleurs très impliquée dans la préparation de cette visite. Le message du Pape sera sans équivoque un message d'encouragement pour la construction du processus.

Nos partenaires espèrent que ce message va renforcer le travail de pédagogie pour la paix qu'ils mènent au quotidien dans une société encore très polarisée, et permettra d'amener dans le camp de la réconciliation ceux qui sont encore hésitants.

Mais l'auteur de Laudato si veut aussi aborder les enjeux de la réconciliation avec la Création : cette dimension prend une résonance particulière dans un pays où les dynamiques d'appropriation de la terre ont été au coeur du conflit.

En Amazonie colombienne, nos échanges avec les acteurs locaux, membres du Réseau Ecclésial Pan-Amazonien nous ont fait comprendre que la fin du conflit  signifiait paradoxalement un risque majeur pour l'environnement, avec la présence accrue d'entreprises exploitant les ressources de ces riches territoires.

En ce sens, nous retrouvons en Colombie les enjeux que nous connaissons bien dans les autres pays du bassin amazonien. Il n'est pas anodin de remarquer deux choses à ce titre : le prochain forum social panamazonien aura lieu en Colombie amazonienne en 2019, et par ailleurs, le Pape se rendra en Amazonie péruvienne en janvier prochain, montrant là sa grande préoccupation pour ce territoire.

 

*Aude Hadley est  responsable du pôle Amérique latine et Kevin Ninkeu Mdjatou, chargé de projets Amérique latine au Secours Catholique-Caritas France.

 

« Sur le terrain, le rêve de paix ne se produit pas »

TÉMOIGNAGE - Ernesto Ramírez est un leader des communautés afro-descendantes vivant dans le Bas Atrato, département du Chocó en Colombie. Il a participé, dès 1997, à la constitution de communautés de paix qui étaient une manière novatrice pour les communautés de se déclarer neutres vis à vis du conflit colombien.
 
Son engagement de plus de vingt ans dans la défense des droits des communautés du Chocó lui a valu de nombreuses menaces de la part des groupes impliqués dans le conflit.
 
Malgré les difficultés et la mort de nombreux compagnons, Ernesto a poursuivi son engagement. Il est aujourd'hui le représentant légal d'Ascoba, une organisation communautaire colombienne qui regroupe 53 communautés afro-colombiennes et indigènes de la sous-région du Bas Atrato, organisation appuyée par le Secours Catholique - Caritas France.
 
« Lorsque nous avons appris que le gouvernement était en dialogue avec les guérilleros des FARC, nous nous sommes réjouis et nous avons célébré cela. Nous avons d'ailleurs apporté notre pierre à l’édifice, notamment dans la région du Bas Atrato.

Malheureusement, aujourd'hui on constate sur le terrain que le rêve de paix ne se produit pas. Les espaces laissés par les FARC sont occupés par d'autres groupes armés : d'un côté les paramilitaires, de l'autre l'Armée de libération nationale (ELN, guévaristes). Le recrutement, des deux côtés, par les groupes armés se poursuit, les communautés restent confinées, les déplacements de personnes de différents territoires continuent, nous sommes dans une situation de blocus économique...

On constate même des cas encore plus sérieux que lorsque les FARC étaient là. Désormais, les groupes armés plantent des mines anti-personnel. Des conflits émergent au sein des communautés qui causent des victimes civiles. Nous avons déposé des plaintes par le biais d'agences publiques, mais cela n'a pas marché.

Nous poursuivons notre travail pour sensibiliser les jeunes à la construction de la paix, au fait qu'en dehors de la violence, il y a d'autres chemins qui peuvent être suivis. Mais lorsque vous défendez les communautés, que vous les aidez à s'organiser, cela est mal vu par de nombreux acteurs du conflit. Certains ne sont pas d'accord car, à mesure que les communautés s'oganisent, ils perdent la possibilité d'embrigader leurs membres.

Notre position est compliquée. Lorsque vous vous situez à la jonction des différents acteurs sans choisir un camp, chacun vous voit comme membre du camp ennemi. Les dangers et les menaces sont constants ici pour les défenseurs des droits humains. Plusieurs de mes camarades se sont fait tuer.

Les groupes armés ne donnent jamais de raisons pour ces assassinats. Ou alors ils trouvent des excuses. Ils accusent les victimes d'être dans le camp adverse. Mais la vérité est que les défenseurs des droits humains les dérangent car ils perturbent leurs plans.

Mais, ce qu’il faut retenir de cette situation, c’est qu'au lieu d’effrayer les jeunes, ces assassinats les ont renforcés. Beaucoup, sous la menace, ont dû entrer dans les rangs et rejoindre des groupes armés, c’est la réalité. Mais pour la plupart, cela leur a ouvert les yeux et leur a permis de réaliser que l'entrée dans la guerre était simplement pour servir des intérêts très différents de ceux que nous voulions en tant que communauté. Ils se sont mobilisés et ont dit : "Nous ne pouvons pas laisser faire ça, nous devons aller de l’avant." »
Yves Casalis ; Marianella Pacheco-Curiel
Crédits photos : ©Secours Catholique-Caritas France
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
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