Égypte : entretien avec le directeur de la Caritas du Caire

Publié le 02/06/2012
Egypte
Égypte : entretien avec le directeur de la Caritas du Caire
 

Invité de la campagne d’action internationale du Secours Catholique, le P Nabil Gabriel, directeur de la Caritas égyptienne, a évoqué les problèmes et les espoirs de l’Égypte à un moment charnière de son histoire.

P Nabil, vous êtes directeur général de la Caritas d’Égypte et vous êtes catholique romain dans un pays où les chrétiens sont essentiellement coptes, eux-mêmes appartenant à une minorité religieuse.

J’ai été baptisé dans l’Église latine. J’en suis très heureux. Cela m’évite d’entrer dans les complications des rites orientaux. En Égypte, il y a les Coptes, les Maronites, les Grecs, les Arméniens, les Chaldéens, les Syriens, etc. Pour ce qui est du pourcentage des chrétiens en Égypte, c’est la grande question. Même le bon Dieu ne le sait pas. Les statistiques ne sont pas fiables ; elles donnent juste un ordre de grandeur. Si on dit qu’il y a 10 % de chrétiens, cela fait 8,5 millions. Les Coptes peuvent vous dire que le chiffre atteint 12 à 15 millions. La marge d’erreur est énorme.

Qu’en est-il des violences subies par les chrétiens ?

Il faut faire la différence entre la ville et la campagne. En ville, on a toutes les tendances. Mais à la campagne, des villages sont entièrement chrétiens ou entièrement musulmans, avec une mentalité tribale. Il y a souvent des vols, des agressions de femmes, des luttes pour la terre. Notamment en Haute-Égypte. Ces luttes peuvent prendre des formes très violentes, comme l’incendie d’églises, de tribunaux, de bétail. Il y a bien des condamnations mais les jugements ne satisfont personne.

À quels problèmes est confrontée la Caritas d’Égypte ?

Nous travaillons beaucoup auprès des handicapés mentaux et des enfants des rues. Nous faisons aussi du microcrédit et beaucoup d’alphabétisation. Nous sommes implantés au Caire et à Alexandrie où nous sommes en train d’achever un bâtiment pour les enfants des rues. Ce centre pourra héberger temporairement les enfants recueillis. L’hébergement est provisoire parce que le but est de réintégrer ces enfants dans leurs familles, quand ils en ont une, ce qui est souvent le cas. Nous faisons une enquête préliminaire. Souvent un des parents est mort ou en prison, drogué ou prostitué. En tous cas, il y a des raisons.
Les enfants qui vivent à la rue, c’est une société parallèle qui vit de trafics. Ils sont un danger pour eux-mêmes et pour la société. Si on arrive à réintégrer l’enfant, on essaie aussi de le réintégrer à l’école pour qu’il puisse ensuite gagner sa vie en grandissant. Malheureusement, il y a beaucoup d’écoles surpeuplées et souvent, les conditions scolaires sont médiocres. Les enseignants ne devraient avoir que 36 élèves maximum par classe. Déjà qu’ils sont mal payés, ils se retrouvent avec des classes de 70 ou 80 élèves. Quel type d’enseignement pouvez-vous avoir dans ces conditions ?

L’Égypte aujourd’hui vit une révolution. Quelle part y prend la religion ?

L’Égypte a une population très religieuse. Elle a longtemps été analphabète. Le chef religieux était le sage, l’homme qui oriente son peuple, quelle que soit la religion. Il était une autorité certaine jusqu’à une date récente. La révolution de janvier 2011 a révélé une certaine liberté des communautés par rapport à leurs chefs religieux. Les Coptes, par exemple, à qui l’on disait de ne pas aller aux manifestations répondaient : « Occupez-vous des choses de l’Église. Nous allons manifester parce que c’est notre devoir de citoyens. » La communauté copte a pris part au renversement du régime. Il faut dire que l’autorité religieuse à ce moment-là était le patriarche, [Chenouda III, NDLR] mort depuis, et qui était très proche du pouvoir et de Moubarak.

Un président d’Égypte va être élu dans quelques jours. Or, son rôle n’est pas encore défini puisque la nouvelle Constitution n’est pas encore écrite. On parle également d’invalidations de candidats.

Cela a été le grand débat pendant des mois : par quoi on commence, la Constitution, le Président ou le Parlement ? En ce qui concerne Ahmed Chafiq [l’un des deux challengers du second tour], cela paraît difficile de l’invalider, car il y a déjà eu des jugements en sa faveur. Par ailleurs, il y a des gens qui essaient d’invalider Mohamed Morsi [candidat des Frères musulmans, lui aussi au second tour] en prouvant que ses deux fils ont la nationalité américaine. Si Mohamed Morsi est éliminé, cela risque de faire du bruit. Les Frères musulmans vont protester et son élimination ferait remonter, de la troisième à la deuxième place, le candidat que soutenait la jeunesse montante, un nassérien, Hamdine Sabahi.

Comment voyez-vous votre pays dans six mois, un an ?

Je ne ferai pas de pronostic, mais je reste très inquiet parce que je ne vois pas comment on peut sortir du marasme dans lequel on se trouve actuellement et à tous les niveaux.

 

Jacques Duffaut
crédit : Élodie Perriot/Secours Catholique
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