Epida : le temps de l’insertion

Publié le 19/04/2013
Auvergne-Rhône-Alpes
 

En Rhône-Alpes, le Secours Catholique conduit une expérimentation ambitieuse visant à remettre sur le chemin de l’emploi les personnes les plus vulnérables, grâce à des parcours d’insertion dont la durée est adaptée à chacun.

Au milieu d’un joli bric-à-brac de vêtements en tous genres s’affairent quelques femmes souriantes. Leur mission : sélectionner les pièces revendables, et mettre de côté celles qui ne le sont pas afin de les diriger vers la filière de recyclage adéquate.

Nous sommes dans l’atelier de tri grenoblois de La Remise, une association créée en 1989 à l’initiative du Secours Catholique notamment, et dont la vocation est d’« accompagner un public en difficulté vers une reprise professionnelle durable ».

En 2011, l’association a adhéré à Epida, une expérimentation ambitieuse reposant sur une idée simple : nul n’est inemployable, à condition d’adapter les conditions d’emploi à chacun. Au cœur de ce dispositif, la possibilité de prolonger les parcours d’insertion jusqu’à trois ans, au lieu des deux années prévues par la loi. Une opportunité pour l’association, dont les employés – en grande majorité des femmes – ont besoin de temps, de beaucoup de temps pour reprendre pied et retrouver confiance après un passé chaotique. «  Ici, on permet aux gens de remonter à la surface après avoir touché le fond », résume François-Xavier Lapierre, directeur de La Remise.

À 40 ans, Laurence n’a que peu d’expérience professionnelle. Après avoir enchaîné de petits travaux de nettoyage sans lendemain, elle souffle enfin depuis son atterrissage à La Remise, en juillet dernier : «  Ici, je peux me poser et faire des projets, dit-elle. Je trouve du soutien pour formuler mes idées, les écrire. Je suis moins inquiète pour l’avenir. »

« Epida nous permet de prendre le temps et de nous adapter aux besoins de chacun », confirme François-Xavier Lapierre, qui espère faire acquérir à ses salariés des «  compétences professionnelles complémentaires, afin qu’ils puissent se positionner sur des marchés différents » à l’issue de leur contrat.

Les 32 employés sont formés aux trois activités développées par La Remise : la collecte de déchets – textiles, jouets, objets de décoration, livres – le tri et la vente.

Démystifier l’insertion

Un peu plus loin, près de la commune de Crolles, entre Chambéry et Grenoble, une poignée d’hommes s’activent dans un vignoble à flanc de montagne. Le chantier a été lancé par Solid’Action, association qui remet sur la route du travail des personnes en situation de grande exclusion – anciens détenus, sans-abri ou drogués – tout en les hébergeant à Crolles. Dans le cadre d’Epida, l’association a lancé l’Entreprise solidaire, une structure ouverte à des personnes de la région, qui emploie 15 hommes et femmes sur trois types de chantiers : nettoyage, déménagement et travail dans les vignes.

Malgré le soleil éclatant de cette fin de février, un vent glacial rend le travail pénible : «  Nous sommes en train de tirer les bois », explique Morgane, jeune encadrante technique aux joues rosies par le froid. « C’est une tâche très physique, alors il faut aller puiser la motivation. »

« C’est dur », confirme Rachid, dont l’écharpe couvre les trois quarts du visage. « Mais ça fait quelque chose à mettre sur mon CV. » Avant d’ajouter, comme pour se convaincre : « Ça va nous ouvrir des portes. On peut rebondir, c’est le but du jeu… »

«  Le gros problème, c’est que les gars veulent travailler plus, explique Morgane. Actuellement, ils sont limités à 26 heures par semaine, avec un salaire de 800 euros par mois. Si l’État acceptait que l’on aille au-delà des 26 heures selon le niveau et l’envie de chacun, ça permettrait de faire la différence entre les bons et les moins bons. »

Une limite à laquelle se heurte Rodolphe, 50 ans, dont le passé carcéral douloureux se lit sur le visage. Il travaille sur des chantiers d’insertion depuis deux ans et s’en sent prisonnier. « Je voudrais construire un chalet. Il me faut 6 000 euros, c’est pour ça que je me bats. Mais les fins de mois sont difficiles. Je voudrais avoir un salaire comme tout le monde mais je n’y crois pas. Le mot insertion fait peur… », déclare-t-il en regardant au loin.

« Démystifier l’insertion », c’est le combat de Marie-Claire Gallin-Martel. Cette femme énergique est chargée… d’insertion à Solid’Action. « En réalité, on dit ici “chargée des ressources humaines” », précise-t-elle d’emblée. Il ne s’agit pas de jouer sur les mots, mais bien de faire évoluer le regard des employeurs sur ce type de chantiers – et sur les gens qui y travaillent. Marie-Claire Gallin-Martel est bien placée pour le savoir, les salariés de Solid’Action ne sont pas tous aptes à s’intégrer dans des entreprises classiques, et son travail, loin d’être celui d’un DRH traditionnel, se rapproche parfois de celui d’un coach : « L’un des jeunes que nous avons embauché était tout recroquevillé sur lui-même, comme emprisonné dans un œuf... Je l’ai emmené faire une dizaine de séances de sophrologie, et ça va mieux », relate-t-elle.

Pourtant, selon Marie-Claire Gallin-Martel, ces spécificités n’empêchent pas de développer des échanges entre les employeurs et les salariés en insertion. « En 2014 (date de fin de l’expérimentation, Ndlr), est-ce qu’on ne pourrait pas créer un modèle d’entreprise rentable, tout en gardant un mode d’organisation particulier qui permette de faire travailler des gens que les employeurs classiques ne peuvent pas embaucher ? » s’interroge-t-elle.

Cette volonté d’insuffler de la souplesse dans le modèle, tous les directeurs des chantiers d’Epida la partagent. Car aujourd’hui, les Ateliers d’insertion – qui sont les structures porteuses de l’expérimentation – ne sont pas reconnus en tant qu’opérateurs économiques, et doivent donc rester à l’écart de l’économie marchande. La Remise, par exemple, ne peut pas faire de publicité pour les trois magasins qu’elle possède à Grenoble. Pourtant, « aujourd’hui, nous assurons notre besoin de financement à 50 %. Nous pourrions donc être une activité marchande », insiste François-Xavier Lapierre.

« Il faut remettre l’insertion dans l’économie marchande, favoriser la mixité et sortir de cette économie de la pauvreté », estime Maryline Mougel, recrutée par le Secours Catholique en tant que spécialiste de la finance solidaire pour aider les chantiers à trouver de nouveaux modèles de création de richesse. «  Les populations en insertion sont stigmatisées, peu connues, mal vues. Le politique doit se ressaisir de la question de l’insertion pour la faire évoluer et y mettre du sens. »


Epida, qu’est-ce que c’est ?

Epida est une expérimentation qui s’adresse à des personnes vulnérables pour lesquelles les cadres habituels d’accompagnement n’ont pas été opérants, les laissant sans solution à l’issue de leur parcours d’insertion. Réalisée sous l’égide des ministères de la Cohésion sociale et du Travail, elle a lieu en Rhône-Alpes dans une douzaine de structures d’insertion et se déroule sur une durée de trois ans (2012-2014). Les objectifs sont multiples : il s’agit de mesurer les effets de l’allongement de la durée de l’insertion professionnelle, mais aussi de renforcer les passerelles avec les entreprises et de dégager des pistes novatrices d’emploi pérenne.

Marina Bellot
© Christophe Hargoues/Secours Catholique
Jeune homme réparant un ordinateur
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