Foyer AFJ : Mise à l'abri d'urgence

Publié le 05/04/2015
France
Foyer AFJ : Mise à l'abri d'urgence
 

Sur la façade de ce petit immeuble parisien, rien n’indique la présence du foyer AFJ. Et pour cause : il abrite une douzaine de femmes qui ont été victimes de traite à des fins d’exploitation sexuelle. Avec le soutien du Secours Catholique-Caritas France, le foyer les accompagne afin de les faire échapper à l’emprise de leur réseau.

Derrière ces murs planent des histoires sordides. Celle d’Oyi, Nigériane de 19 ans, arrivée en France en 2013 par l’intermédiaire d’un réseau, obligée à se prostituer au bois de Vincennes. Celle d’Olga, qui a laissé son mari et ses trois enfants en Roumanie pour venir « s’occuper de personnes âgées », contrainte à la prostitution dès son arrivée. Derrière ces murs, surtout, on tente de reconstruire des vies brisées par la traite des êtres humains.

Le foyer AFJ a été ouvert en 1967 à Paris par la congrégation espagnole des Sœurs adoratrices pour accueillir de jeunes Espagnoles et leur éviter la prostitution. Depuis 2000, le foyer s’est spécialisé dans l’accueil des femmes victimes de traite. Elles sont actuellement une douzaine à y vivre.

Durant les mois passés ici, la discrétion est de mise. De nombreuses précautions permettent de maintenir la sérénité du lieu : ne pas multiplier les rencontres, ni les interviews, ne faire entrer que des personnes dûment identifiées. « L’AFJ est un accueil sécurisant, mais non sécurisé », insiste Céline Huard, psychologue de l’AFJ. « La meilleure sécurité est la capacité des personnes à se mettre à l’abri. » Certaines ont en effet tendance à se mettre en danger.

Nous les aidons à couper les liens avec les réseaux, à éviter de retourner sur certains lieux, par exemple là où elles remettaient l’argent à leur proxénète.

Femmes sous emprise

Les femmes victimes sont orientées par des associations partenaires et les services de police. L’AFJ a reçu 110 signalements en 2014, dont 83 % concernaient des situations de traite à des fins d’exploitation sexuelle. Les autres concernaient des cas d’esclavage domestique, de violences conjugales et de mariages forcés. Parmi les femmes accueillies, 70 % sont originaires du continent africain, dont presque la moitié du Nigéria. La traite nigériane repose sur une “dette” – avoisinant 60 000 euros – que les femmes doivent rembourser pour l’organisation de leur voyage. En prime, certaines d’entre elles sont soumises à un rite de sorcellerie, le juju. « Selon le rituel, on “prend quelque chose d’elles” : des poils pubiens, des cheveux, du sang ou leur culotte, rapporte Céline Huard. L’emprise psychologique est très forte car on touche à leur corps. »

Une jeune femme qui a connu l’abandon, la maltraitance, la guerre, la violence conjugale, puis la prostitution, tout cela sans prise en charge, a besoin d’un accompagnement sur une longue durée.

Cet accompagnement débute au foyer AFJ. Hébergées en chambres doubles ou individuelles, les femmes réapprennent à vivre en collectivité. Le quotidien s’organise autour d’une maîtresse de maison qui assure l’intendance et anime les repas. En parallèle, les professionnels, dont les bureaux sont sur place, assurent l’accompagnement social, médical, éducatif, juridique et psychologique. Les besoins sont nombreux. Au moment de leur prise en charge, seules 15 % des femmes possèdent une carte d’identité ou un passeport, 27 % déclarent avoir laissé au moins un enfant dans leur pays d’origine, 11 % arrivent enceintes, 40 % ne possèdent pas de domiciliation, 66 % ne bénéficient d’aucune couverture médicale…

Douleur du corps et de l’esprit

En plus de leur situation administrative complexe, les femmes souffrent fréquemment d’anxiété, en particulier de troubles du sommeil et de cauchemars. Elles se plaignent de douleurs, nausées, vertiges et d’hyper-vigilance. Céline Huard leur propose un accompagnement psychologique. « Certaines d’entre elles sont incapables de parler, au début. Elles peuvent être dans le déni, elles doivent souvent d’être restées en vie durant leur parcours à cette résistance. Lorsque la parole se libère, surgissent des phrases telles que : “J’ai été traitée comme un animal” ; “je ne sais pas ce qu’est être une femme”. »

Divers moyens permettent de cheminer vers une reconstruction de l’identité. « L’important est de permettre à la victime d’exprimer ses sentiments de honte, de culpabilité, d’injustice…, poursuit Céline Huard.  Pour cela il faut restaurer la confiance en revalorisant sa parole, en lui montrant qu’on ne remet pas en cause ce qu’elle nous dit. »

L’AFJ propose également des ateliers thérapeutiques collectifs. Les victimes y disent leur mal-être et leurs souffrances, expriment leur vécu traumatique. L’AFJ organise aussi un atelier maquillage très suivi. Derrière le côté anodin se jouent des notions fortes : changement de visage, anonymat et reprise en main du corps.

À l’issue de leur séjour au foyer, d’une moyenne de trois mois, les femmes peuvent, selon leur projet, retourner dans leur pays d’origine si les conditions de sécurité le permettent, rejoindre des foyers dans le cadre du dispositif national Ac.Sé (Accès sécurisant) d’éloignement géographique ou un logement passerelle pour recouvrer leur autonomie.

 

Louis Guinamard
Crédits photos : J. Revillard / REZO
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