Genevieve Colas : « Une prise de conscience depuis 2005 »

Publié le 17/10/2013
France
 

Quelles sont les différentes réalités que recouvre la traite des êtres humains ?

Il y a effectivement différentes formes de traites des êtres humains. En France, le Ministère des droits des femmes insiste beaucoup sur l’exploitation sexuelle des femmes. C’est en effet la forme la plus importante en nombre en Europe. Mais dans notre pays, la traite à des fins d’esclavage domestique et par le travail sont aussi présents, même si nous sommes moins touchés que d’autres pays comme le Liban par exemple.

L’exploitation pour la mendicité – qui consiste à forcer les personnes à mendier ou à commettre des délits – existe aussi. Elle touche, en particulier, de nombreux mineurs repérés comme délinquants, même s’ils sont à l’origine victime de traite. Enfin, il y a des formes d’exploitation moins connues chez nous telle que la traite à des fins de trafic d’organes. Il faut répondre à toutes !

C’est un combat à mener au niveau national et international...

La lutte contre la traite des êtres humains doit s’articuler autour de deux conditions : d’une part, il faut des éléments concrets, il faut être au plus près du terrain pour espérer une mise en œuvre des moyens car l’action se joue jusqu’au niveau local ; dans le même temps, l’engagement est forcement international car on ne peut pas atteindre les causes sans une mise en réseau interétatique.

La concertation entre les États, ceux d’où viennent les victimes, ceux où elles transitent et ceux où elles s’arrêtent permet une vraie efficacité. Les liens doivent aussi s’établir entre les associations, et entre gouvernements et associations. Dans les Balkans, ce travail commun a permis d’établir des liens entre les coordinations nationales. L’action des personnes travaillant spécifiquement sur la lutte contre la traite des êtres humains en a été renforcée.

Quelle est la place des associations dans ce combat ?

Les associations ont un rôle important à jouer auprès des victimes. Celles-ci sont souvent repérées dans les lieux d’accueil des associations, elles peuvent alors recevoir un accompagnement spécifique dont elles ont besoin. Les structures associatives peuvent aussi agir sur la prévention envers les publics à risque qui pourraient devenir victimes de la traite des êtres humains, car c’est généralement la population qui fréquente ces associations.

Enfin, connaissant les réalités de terrain, les associations ont la charge de sensibiliser le grand public et les pouvoirs publics pour faire tomber les préjugés et pour pousser les administrations à s’engager contre ce fléau.

Quelles sont les mesures prises aujourd’hui au niveau européen pour lutter contre la traite des êtres humains ?

La prise de conscience en Europe s’est faite avec la Convention du Conseil de l’Europe, en 2005. Le Secours Catholique-Caritas France et d’autres Caritas européennes avaient déjà commencé à travailler sur cette question, à travers des partenariats avec l’Ukraine notamment. Mais le sujet était peu connu du grand public et surtout, la traite des êtres humains n’était pas "reconnue".

Depuis, le Conseil de l’Europe a mis en place le Groupe d’experts sur la lutte contre la traite des êtres humains (GRETA) pour suivre l’application de la Convention dans les pays qui l’ont ratifiée, dont la France. Les récentes évaluations du GRETA ont montré qu’il reste beaucoup de travail pour que les États mettent en œuvre les préconisations de la Convention.

De plus, la Commission européenne a publié une directive, et a créé une plateforme de la société civile pour combattre la traite des êtres humains dont le Secours Catholique est membre.

Qu’en est-il en France ?

Une coordination nationale rattachée àla Mission interministérielle pour la protection des femmes victimes de violences et la lutte contre la traite des êtres humains (Miprof), elle même rattachée au Ministère des droits des femmes œuvre, depuis avril 2013, à la mise en place d’un Plan national de lutte contre la traite et doit assurer sa bonne réalisation. En 2010, un premier plan avait été construit entre pouvoirs publics et ONG, sans aboutir.

Aujourd’hui, nous attendons du gouvernement français une mise en œuvre rapide et des moyens concrets d’un Plan actualisé avec une stratégie concernant la France et son action internationale. Avec le collectif Ensemble contre la traite des êtres humains, réunissant 25 associations françaises, nous rencontrons le 18 octobre Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, à l’occasion de la Journée européenne de lutte contre la traite des êtres humains pour échanger sur ce plan.

Nous espérons que chaque ministère concerné prendra en compte la question de la traite et formera les personnes concernées – policiers, juges, travailleurs sociaux, enseignants… – sur le sujet. Mais nous demandons aussi une vraie garantie de la mise en en œuvre effective de l’accès aux droits des victimes (accès aux soins, accès à l’hébergement, droit au délai de réflexion, délivrance de titre de séjour).

Ce plan doit, bien entendu, répondre aux formes de traite touchant les femmes, comme le préconise la Miprof rattachée au Ministère des droits des femmes… mais pas seulement : les enfants et les hommes sont aussi des victimes. Par exemple, il faudrait construire un système de protection de l’enfance adapté à la situation spécifique de chaque mineur victime de la traite en partenariat avec l’Aide sociale à l’enfance (ASE), l’Éducation nationale, la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), les autorités judiciaires et les services de police spécialisés.

Enfin, nous attendons des pouvoirs publics une réelle mobilisation – financière entre autre – pour sensibiliser les citoyens à cette problématique, changer les mentalités afin de découvrir à côté de nous les victimes de traite aujourd’hui mal identifiées. Et si l’on faisait de ce thème une Grande cause nationale ?

Propos recueillis par Sophie Lebrun

© Elodie Perriot/Secours Catholique
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