Joël Lebossé, ou les mille vies d’un accordeur

Publié le 10/11/2021
Drôme
Joël Lebossé, ou les mille vies d’un accordeur
 

Breton expatrié au Québec, aujourd’hui installé dans la Drôme, Joël Lebossé a cofondé le Réseau des accorderies, un système de services fondé sur l’échange de temps. Cet autodidacte au CV éclectique croit aux armes de la confiance et du pouvoir d’agir.

Au panthéon personnel de Joël Lebossé trône un anonyme qui n’a jamais reçu ni médaille ni honneurs : un épicier bistrotier qui officiait, dans les années 1950, au pied d’un HLM de Fougères (Ille-et-Vilaine). Le commerçant faisait plus que ravitailler les habitants. « Il savait faire crédit, se montrer généreux tout en tenant son business, se souvient le Breton, ex-gamin de la cité. Il rendait service, mettait les gens en contact, inspirait des échanges. »

Malgré la précarité, chacun dans le quartier avait un rôle à jouer. Ébéniste devenu assureur, le père de Joël Lebossé remplissait les déclarations d’impôts. L’épicier l’a un jour soigné après une mauvaise chute. Les coups de main se remboursaient « en verres et bons repas ». Depuis le bac à sable, le fils observait la valse de la solidarité. « J’ai toujours été témoin d’une entraide spontanée, constitutive du vivre ensemble, décrit-il. Grâce à elle, les gens étaient heureux de leur vie, aussi difficile soit-elle. J’ai voulu retrouver cela dans les accorderies. »
 

La lutte contre la pauvreté, on ne sait pas comment ça marche. Il faut expérimenter et se convaincre que les bonnes idées peuvent venir de partout.


Difficile de résumer Joël Lebossé en un métier. Depuis plus de trente ans, le sexagénaire navigue au carrefour de l’économie et du social, sans perdre de vue les valeurs de l’épicier bistrotier. L’homme se présente comme un pragmatique doublé d’un optimiste. « La lutte contre la pauvreté, on ne sait pas comment ça marche, assène-t-il. Il faut expérimenter et se convaincre que les bonnes idées peuvent venir de partout. » Une certitude investie dans les Accorderies.

Ce projet, né au Québec en 2002, a essaimé en France avec le soutien du Secours Catholique, de la Fondation Macif et de la Caisse des dépôts. Joël Lebossé était consultant en économie sociale et solidaire (ESS) au Québec quand deux acteurs du secteur, Clément Guimond et Léopold Beaulieu, l’ont sollicité pour imaginer des solutions dans des quartiers minés par la pauvreté.

Est alors née une triple idée : créer un groupement d’achat de denrées, un comité de crédit solidaire et, pour lier le tout, un système d’échanges de services fondé sur le temps. Une heure donnée pour bricoler ou faire vivre l’association, c’est une heure à réinvestir dans une activité, autant de pouvoir « d’achat » gagné, mais aussi de confiance retrouvée dans ses capacités.
 

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dynamique du "faire avec"

Le cofondateur jubile de voir des « accordeurs » aux revenus maigres organiser des mariages, du coiffeur au traiteur, avec pour seule monnaie la solidarité. Avec ses heures gagnées, lui s’est offert des cours de salsa. « Quoi de mieux pour s’intégrer ? interroge cet obsédé de la mixité sociale. Quand on danse, on ne te demande pas qui tu es, où tu bosses, ni combien tu gagnes. »

Au Québec, on dit qu’on « s’accorde » quand on se rend service. Les accordeurs ont choisi leur nom eux-mêmes et ça ne doit rien au hasard. Enfant de famille modeste, Joël Lebossé s’est promis de ne jamais confisquer les décisions à « ceux qui ont le savoir et la sagesse du vécu ».

« Joël est convaincu que chacun, quelle que soit sa situation, détient un droit de participer à la société, observe Philippe Lefilleul, représentant du Secours Catholique au conseil d’administration du Réseau des accorderies de France. Les compétences des personnes et leur pouvoir d’agir sont pour lui autant des richesses que ce qu’elles ont dans leur portefeuille. »
 

Ça nous a valu des débats, comme de savoir si l’on pouvait faire crédit à des gens sans argent.


Le développement du pouvoir d’agir, une approche qui redonne aux personnes le contrôle sur ce qui importe pour elles, a été conceptualisé par Yann Le Bossé, un psychosociologue… frère de Joël. « Nous nous sommes mutuellement nourris. Yann théorisait pendant que j’expérimentais », résume ce dernier, le praticien.

Les accordeurs sont ainsi les seuls décideurs au sein des comités chargés d’accorder les prêts. « Ça nous a valu des débats, comme de savoir si l’on pouvait faire crédit à des gens sans argent, se souvient-il. Mais nous voulions créer une dynamique du “faire avec” et la gouvernance devait le permettre. »

parcours déroutant

Au sein des accorderies, l’ex-consultant est vite devenu un « ingénieur système » chargé de « faire le pont entre l’idée et la réalité ». Un poste sur mesure pour cet électron libre au CV inclassable. Retour à Fougères, fin des années 1960. Joël, deuxième d’une fratrie de six, quitte l’école à 16 ans pour ramener un salaire au foyer. Direction une usine de chaussures, puis la marine. De retour à terre, il devient démarcheur à la Bred, avant de grimper dans la banque. Mais le « diplômé bac-3 » ne digère pas ses études avortées.

Le soir, après le boulot, il file à la fac jusqu’à décrocher un DUT. « Parti avec des handicaps, j’ai rattrapé mon retard à 24 ans », sourit-il. La suite est aussi déroutante. Muté en Seine-et-Marne, il devient le banquier des gros céréaliers, tout en mettant un pied dans l’éducation populaire comme trésorier d’un camping de Maison des jeunes et de la culture (MJC). « Une autre planète, s’amuse-t-il, un univers encore très communiste qui me voyait comme un ovni. »
 

J’évolue souvent dans des cultures antagonistes.


Séduit, il passe le concours de directeur de MJC. La formation, axée sur la sociologie, régale sa « soif de connaissances ». Autour de 1983, son profil atypique séduit Bertrand Schwartz, père des missions locales, qui le débauche au service du Premier ministre en charge de l’insertion par l’activité économique. Parmi les hauts fonctionnaires, Joël Lebossé détonne encore. « J’évolue souvent dans des cultures antagonistes. Cela me donne de la distance, d’autres modèles de référence. »

C’est aussi l’envie de décentrer le regard qui l’a conduit, en 1995, à émigrer au Québec, une terre de pragmatisme. « Là-bas, quand quelqu’un a une idée, on l’écoute avant de lui demander qui il est. On privilégie la recherche de solutions », apprécie le Canadien de cœur.

laboratoire à die

De retour en France depuis 2010, Joël Lebossé s’est trouvé un nouveau laboratoire à Die, dans la Drôme. La commune, qui combat sa démographie déclinante par une stratégie des bras ouverts, cochait toutes les cases pour un atterrissage en douceur. Des copains ont proposé à Joël Lebossé et à sa compagne Pascale Caron, autre pionnière du Réseau des accorderies, de rejoindre un projet d’habitat groupé et écolo.

En plus d’une accorderie forte de 750 membres, Joël Lebossé a aussi aidé à reconvertir une usine de 800 m2 en bureaux pour travailleurs isolés en quête de solidarité. Officiellement retraité depuis deux ans, l’hyperactif ne craint pourtant pas de passer la main.

« Joël, c’est tout le contraire du président d’association qui s’accroche pendant soixante-dix ans, promet Colette Thomas, une accordeuse de Die. Il laisse les autres prendre leur place. Si ça tourne, ce n’est pas parce qu’il est là, mais parce que chacun fait en sorte que ça avance. » Lui qui valorise tant la confiance ne pouvait rêver mieux.

Alexia Eychenne
Crédits photos : ©Xavier Schwebel / Secours Catholique
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