Kenza Bibaoui, une mise en abyme

Publié le 02/03/2016
Calais
Kenza Bibaoui, une mise en abyme
 

À l’accueil de jour du Secours Catholique de Calais, Kenza Bibaoui traduit les récits des demandeurs d’asile. Une mission difficile à cause de la dureté des témoignages et qui renvoie souvent cette Franco-Marocaine de 60 ans à son propre chemin de vie.

« N’arrivez pas trop tard, prévient Kenza Bibaoui. À partir de 17 h, je risque d’être de mauvaise humeur. » Malgré son ton enjoué, on sent que la plaisanterie n’en est pas vraiment une.

Depuis mai 2013, Kenza travaille en contrat aidé à l’accueil de jour du Secours Catholique à Calais. Arabophone, elle traduit les récits des migrants venus constituer leurs dossiers de demande d’asile.

Et lorsque la journée s’achève, cette Calaisienne de 60 ans a souvent le moral dans les chaussettes. « Les horreurs qu’on leur a fait subir chez eux ou pendant le voyage me mettent en colère », expliquera-t-elle plus tard.

Quand nous la rejoignons en fin d’après-midi, nous guettons un geste d’impatience, un soupir d’agacement, mais non, Kenza est souriante. « Aujourd’hui je n’ai pas traduit, j’ai juste accueilli. »

Depuis que l’État a ouvert, fin octobre, des “centres de répit” un peu partout en France pour désengorger le bidonville calaisien, son activité d’interprète a un peu diminué, dit-elle.

Elle constate aussi « de plus en plus de réticences à entreprendre une procédure de demande d’asile. Sachant que leurs empreintes ont été enregistrées lors de leur arrivée en Europe, beaucoup d’exilés ont peur qu’on les renvoie dans le pays par lequel ils sont entrés ».

Une réalité crue

Le pic d’affluence s’est produit de juin à septembre. Kenza s’est surtout occupée des Soudanais. « Là, c’était vraiment dur, se souvient la traductrice. Des histoires d’exécutions, de viols, de tortures. Quand un homme se met à pleurer devant toi comme un gamin... Ou quand une femme arrête net son récit et t’explique qu’elle ne peut pas raconter la suite devant son mari... »

Au fil des témoignages, la Calaisienne est plongée dans la réalité crue des conflits qui ensanglantent cette partie de l’Afrique. « Je savais vaguement qu’il y avait la guerre, mais je n’imaginais pas une telle violence, toute cette cruauté. Il y a aussi les horreurs subies en venant jusqu’ici. »

Le soir, elle vide son sac auprès de son mari, El mahdi. « Le pauvre, mais c’est ma manière d’évacuer », se justifie-t-elle en riant.

Voyageurs

Marocains tous les deux, parents de trois enfants nés à Calais, El mahdi et Kenza Bibaoui ont eux aussi traversé la Méditerranée pour rejoindre le Nord de la France, mais leur histoire est tout autre.

C’était à la fin des années 1960. Lui s’est fait recruter à 21 ans pour venir travailler dans une industrie française en manque de main-d’œuvre. Elle l’a rejoint six ans plus tard par le biais du regroupement familial.

« J’avais 18 ans, j’étais triste de quitter ma famille et j’appréhendais d’être seule ici, se souvient-elle. Et puis je regrettais un peu de ne pas avoir pu aller au bout de mes études. Mais bon, j’étais une fille issue d’une famille d’agriculteurs avec peu de moyens. C’est le destin », conclut-elle avec un sourire résigné.

 

Réfugié ou migrant économique, personne ne vient ici s’il est bien chez lui.

 

Peut-être à cause de son propre vécu, Kenza s’est très tôt intéressée au sort des migrants échoués à Calais. « Avec d’autres femmes musulmanes, je leur distribuais un repas une fois par mois. Il m’arrivait aussi d’aller discuter avec eux spontanément. »

Mais depuis qu’elle travaille au Secours Catholique, son regard sur les migrants a radicalement changé. « Avant, je pensais qu’ils étaient là pour des raisons économiques. À certains, je disais même : “Retournez chez vous. Ne restez pas ici, cela ne sert à rien.” Aujourd’hui, je ne le dis plus. Je me suis rendu compte que la plupart fuyaient la guerre ou la persécution. Et puis j'ai réalisé que, réfugié ou migrant économique, personne ne vient ici s’il est bien chez lui. »

Doublement punis

Elle admire ces hommes et ces femmes pour leur courage, autant qu’elle les plaint. « Ils sont doublement punis. Persécutés chez eux, rejetés ici. » Elle est horrifiée par ce qu’elle entend de la part de certains Calaisiens. Des propos racistes et xénophobes qu’elle préfère mettre sur le compte de la peur et de l’ignorance.

Cette violence verbale la renvoie au rejet, parfois aux injures, dont elle-même a longtemps été la cible. « J’ai vécu dans un quartier à Calais où pendant onze ans personne ne m’a dit bonjour. »

La rencontre avec l’équipe de salariés et de bénévoles du Secours Catholique a été un bol d’air, assure-t-elle. « Beaucoup de respect et d’humanité... Je ne savais pas que des gens comme cela existaient en France. Pour moi, tous les Français étaient racistes. À tel point que j’en étais moi-même devenue égoïste et raciste. »

Au 434 route de Saint-Omer, accueil de jour du Secours Catholique, Kenza se sent bien. « Ça a réveillé beaucoup de choses en moi, confie-t-elle. Au Maroc, quand j'étais petite, nous habitions au bord de la route principale d’un petit village. Et lorsque des voyageurs s’arrêtaient pour la nuit, mes parents leur proposaient systématiquement le gîte et le couvert. L’accueil et l’écoute inconditionnelle que chacun trouve ici m’ont rappelé tout ça. Je me suis dit : “Mais oui, c’est comme ça que ça doit se passer.” » 

 

BIOGRAPHIE
1955 : naissance au Maroc
1973 : arrivée à Calais
2013 : embauche au Secours Catholique
2015 : obtention de la nationalité française


Pour aller plus loin :

« Je ne savais même pas où allait notre barque. » Une série d’entretiens avec les exilés de Calais, afin de mieux comprendre les raisons pour lesquelles ils veulent rejoindre la Grande-Bretagne, de mieux cerner leurs souffrances, mais aussi leurs espoirs. Disponible en PDF.

Ceux qui passent, d’Haydée Sabéran, éd. Carnets Nord, 2012. L’auteur nous raconte ces existences, celles des migrants et des habitants de Calais, qui se mêlent. Elle livre un récit poignant qui donne à réfléchir sur la vie et sur ses ressorts, insoupçonnés parfois.

Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Élodie Perriot / Secours Catholique
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