« Les pauvres doivent être au cœur de la politique de Bruxelles »

Publié le 23/05/2016
Europe
 

Au cœur du Vieux Continent, 123 millions de personnes doivent lutter pour survivre, dénonce Caritas Europa dans son dernier rapport, « Mettre fin à la pauvreté en Europe ». Confrontés à cette réalité, 300 représentants de 44 Caritas européennes se réunissent à Lourdes du 23 au 26 mai, pour débattre de leur contribution à la construction d’un projet européen où chacun a sa place.

entretien avec monseigneur luc van looy, évêque de gand et président de caritas europa

 

Quels sont les enjeux de cette conférence régionale ?


J’en vois trois. L’unité de l’Europe est prioritaire. Je ne parle pas d’unité politique mais de celle des nations, qui ont besoin de se rassembler autour d’un idéal, celui notamment issu de notre héritage chrétien qui a pour base la fraternité. La solidarité est également essentielle.

Il faut faire preuve de solidarité entre pays riches et moins aisés, entre pays d’accueil de réfugiés et pays qui en reçoivent moins. Enfin, troisième et dernier enjeu : l’élaboration d’une nouvelle mentalité européenne. Un état d’esprit qui, privilégiant la personne et ses droits, favorisera l’attention portée aux migrants, aux personnes handicapées, aux personnes détenues…  

 

Vous dites que « la pauvreté est une menace pour le projet européen »...


Comme le rapport de Caritas Europa – « Mettre fin à la pauvreté en Europe » (avril 2016) – le montre, de nombreux Européens souffrent encore des séquelles de la crise financière de 2008. Les mesures d’austérité prises par les gouvernements ont provoqué des baisses importantes des budgets des services sociaux.

Envisager la reprise économique au détriment des besoins fondamentaux de la population est contraire aux enseignements de l’Église. 

 

Le 6 mai, devant de nombreux dirigeants européens, le pape en a appelé à « un nouvel humanisme » et à une « économie sociale de marché ». Comment l’incarner sur le terrain ?


L’Église chrétienne européenne ne s’occupe pas assez de la diaconie (1). Elle doit aller au cœur de la société pour rencontrer des malades, handicapés, pauvres, marginaux… avec simplicité, humilité et bienveillance. Les personnes en difficulté doivent être au centre de l’attention générale et au cœur de la politique, notamment européenne.

« L’économie sociale de marché », c’est la volonté de l’Église catholique, relayée par Caritas Europa, de ne plus subir la loi aveugle du marché en ciblant le bien-être de la personne et en ne faisant pas de distinction entre personnes riches, assez aisées ou pauvres.

À la conférence régionale de Lourdes, les Caritas vont débattre de l’économie sociale de marché. Notre objectif est de parvenir à un consensus sur cette question. 

 

Quel est le poids de Caritas Europa à Bruxelles ?


Les liens étroits que nous avons noués avec les institutions de l’Union européenne sont précieux.

Le travail d’influence que nous menons auprès des parlementaires, sous forme de dossiers thématiques fouillés et d’incitations à aller sur le terrain pour toucher du doigt la réalité sociale, leur fait porter une plus grande attention, par exemple, aux difficultés des chômeurs de longue durée, des parents seuls, des enfants migrants, des travailleurs pauvres…

 

Comment redonner l’espérance à l’Europe et le souffle qui animait ses pères fondateurs ?


L’angle d’attaque pertinent me semble être les jeunes. Des laïcs, notamment des éducateurs, pourraient les rencontrer, encourager les échanges entre jeunes européens, mais aussi avec des adultes plus âgés, les Églises, les autorités européennes…

Cela pourrait se faire en se rapprochant d’eux dans des écoles, lycées… ou dans des rassemblements comme les Journées mondiales de la jeunesse, par exemple. Il n’y a pas d’espérance sans dialogue et confiance. Si ces conditions sont réunies, les jeunes contribueront à redonner du souffle à l’Europe.

(1) Ndlr : « La diaconie, souligne Jean-François Zorn, un théologien, désigne le service, dans ce qu’il a de plus simple, de plus humble, de plus humain. »  

 

Enfants, parents, chômeurs… : l’urgence d’une réponse politique

Dans un rapport publié en avril 2016, intitulé « Mettre fin à la pauvreté en Europe », Caritas Europa identifie cinq catégories de personnes menacées par la pauvreté et l’exclusion sociale, personnes pour lesquelles « une action politique est urgente  ».

Chômeurs de longue durée

Selon l’Organisation internationale du travail (OIT), « la persistance de mauvaises conditions économiques et le marasme sur la marché de l’emploi ont entraîné une hausse sans précédent de la durée du chômage ». Le chômage de longue durée accroît le risque de pauvreté et d’exclusion sociale. C’est le cas des travailleurs âgés en Irlande, en Italie et en Lettonie et des jeunes de moins de 25 ans en Irlande. 

Travailleurs pauvres

Les statistiques officielles font apparaître depuis 2008 une augmentation du taux de travailleurs pauvres dans 14 États de l’Union européenne : 9,5 % en 2014, soit 0,9 point de plus qu’en 2008. Des études récentes montrent qu’un ensemble de facteurs indépendants, auxquelles s’ajoutent les politiques nationales, pèsent sur le nombre de travailleurs pauvres : salaires bas, faible intensité de travail, absence de qualifications, taille importante des familles, protection sociale minimale ou absente…

Parents seuls

Ils rencontrent de nombreux obstacles : difficultés à trouver un emploi, coûts très élevés de la garde des enfants, manque d’équipements sociaux (crèches…) en particulier pour les plus petits après l’école, coupes dans le financement des services publics… En Irlande, en Italie, en Lettonie, à Malte, au Portugal, en Slovénie, en Espagne, les politiques fiscales et de transferts sociaux ont accru les risques de pauvreté, notamment pour les parents seuls et leurs enfants.

Enfants

La pauvreté et l’exclusion les menacent particulièrement. À l'image du Portugal où, en 2012, 24 % des enfants vivaient dans des familles ne pouvant payer leur loyer, rembourser un emprunt, se nourrir correctement ou encore faire face à des dépenses imprévues. Dans cette classe d’âge, des migrants et réfugiés sont en péril, notamment en raison des risques de violations multiples de leurs droits. Des organisations internationales comme l’Unicef pointent le nombre croissant d’enfants en danger.

Migrants et réfugiés

Parmi ces personnes en quête de protection on observe de plus en plus de femmes et de familles avec enfants. Beaucoup d’entre elles, souvent en mauvaise santé, souffrent de conditions de vie inhumaines dans les centres d’enregistrement, par exemple en Grèce et en Italie, voire sont victimes de mauvais traitements. Elles manquent aussi de toilettes, d’eau, de nourriture, de lieux d’hébergement, et, dans un autre domaine, d’interprètes, de travailleurs sociaux et de juristes.   

 

En finir avec la pauvreté en Europe

Publié par Caritas Europa en avril 2016, le rapport « Mettre fin à la pauvreté en Europe » analyse la situation de la pauvreté en Europe à partir des données issues des Caritas de tout le continent.
Lire le rapport
Yves Casalis
Crédits photo : © Vincent Isore / Maxppp
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