Maroc : Camara Laye, héraut des droits du migrant

Publié le 24/03/2015
Maroc
Maroc : Camara Laye, héraut des droits du migrant
 

Guinéen d’origine, Camara Laye a connu les affres de la clandestinité avant de devenir un homme libre, défenseur acharné des droits des migrants au royaume chérifien, où il a fondé le Conseil des migrants subsahariens au Maroc (CMSM) avec le soutien de Caritas Maroc.
 

Fin 2014. Pour la première fois de sa vie, Camara Laye foule le sol français. En toute légalité. « Quand j’irai voir la tour Eiffel, je la fouetterai, prévient-il en riant à moitié, parce que tant de personnes sont mortes à cause d’elle… » Camara aurait pu mourir, lui aussi, d’avoir décidé dix ans plus tôt de quitter son pays natal dans l’espoir d’une vie meilleure.

L’enfance de ce Guinéen n’est certes pas miséreuse. Camara grandit dans la capitale, Conakry ; son père est agronome, la famille vit modestement. Pour autant, le jeune homme n’envisage pas son avenir dans ce pays : ses ambitions y sont à l’étroit. «Toute mon enfance, j’ai eu le sentiment de devoir me battre contre les injustices. Ma maman m’a inspiré, elle a toujours tenu tête aux difficultés. »

Camara a une vingtaine d’années quand il décide de rejoindre le Maroc, en 2004. « La France était le pays auquel je rêvais, mais je savais que ce serait compliqué, alors j’ai choisi un pays “visa free” pour les Guinéens. »

Ceuta, promesse de passage en Europe

Arrivé à Rabat, c’est à... l’Hôtel de France qu’il passe sa première nuit, avant de retrouver un ami footballeur installé dans la ville depuis plusieurs mois. Mais le sportif vient de rompre avec son club et la vie devient trop dure. Alors, ensemble, ils partent à la frontière maroco-espagnole, dans la forêt qui jouxte l’enclave de Ceuta, promesse du passage vers l’Europe. L’ami réussit bientôt à entrer en Espagne. Camara, lui, passe dix-huit mois dans la forêt, «  avec toute la souffrance que l’on peut imaginer », souligne-t-il. Il n’est pas le seul à y survivre.

Dans des conditions précaires, un semblant de vie en société se met en place : « Nous nous étions organisés en communautés : Guinée, Congo, RDC, Mali, Sénégal, Côte d’Ivoire, Nigéria. Chacune avait un chef  », explique Camara.

Déterminés, ils décident de participer à une tentative d’infiltration massive dans l’enclave espagnole de Ceuta, limitrophe du Maroc. À 3 heures du matin, une nuit d’octobre, ils sont 600 migrants, équipés d’échelles de fortune, à essayer de franchir les barbelés. L’expédition tourne au drame et fait 5 morts et 28 blessés.

Camara fait partie des refoulés… Retour à Rabat avec quelques compagnons de galère.

Années noires

Ensemble, ils décident de mener à bien un projet dont ils avaient esquissé les contours dans la forêt : créer un organe dont l’objectif serait de faire reconnaître et respecter les droits de ces dizaines de milliers de migrants – difficile d’avoir une estimation précise – qui survivent au Maroc en travaillant pour une rétribution misérable sur des chantiers ou dans les champs.

Le Conseil des migrants subsahariens au Maroc (CMSM) voit le jour en 2005. Camara en devient le président. L’association n’est pas reconnue par les autorités mais elle est parrainée par l’Association marocaine des droits humains, et soutenue par Attac Maroc. Le CMSM trouve aussi un précieux soutien de la part de la Caritas locale, qui met à sa disposition des chambres destinées à accueillir des migrants particulièrement vulnérables.

La police débarquait à 5 heures du matin dans les chambres où l'on dormait à 15 ou 20. C'était très brutal, on aurait dit une guerre.

 

L’une des premières missions du Conseil, et non des moindres, est de recenser les exactions commises par la police. Car en 2005 et 2006, il ne fait pas bon être migrant au royaume chérifien. Répression, violences, rafles... « C’étaient des années noires. La police débarquait à 5 heures du matin dans les chambres où l’on dormait à 15 ou 20. C’était très brutal, on aurait dit une guerre », raconte Camara. Lui-même a de nouveau affaire à la police, quelques années plus tard : en octobre 2012, pour d’obscures raisons, il est arrêté à son domicile et placé en garde à vue. Il passera deux semaines derrière les barreaux avant d’être relâché. La tentative d’intimidation ne le décourage en rien.

Grâce à l’important travail d’alerte du CMSM, relayé par les associations officielles, l’État marocain se décide enfin à agir : début 2014, le royaume se lance dans une vaste campagne de régularisation des clandestins– fait quasi inédit pour un pays du Sud.

Depuis le début de l’opération, le CMSM s’efforce de convaincre les migrants de faire une demande de régularisation. « Beaucoup ne croient pas qu’ils auront effectivement des droits, regrette Camara. Évidemment, être régularisé ne règle pas tout, mais c’est une base. »

Aujourd’hui Camara, en situation régulière depuis trois mois au Maroc, poursuit un combat loin d’être terminé. Malgré les promesses gouvernementales, le CMSM n’est toujours pas officiellement reconnu et continue de travailler dans des conditions précaires.

L'avenir est à la libre circulation. La fermeture des frontières n'aboutit à rien, si ce n'est à des drames.

 


Biographie

- 2004 : quitte la Guinée pour le Maroc
- 2005 : crée le Conseil des migrants subsahariens au Maroc (CMSM)
- 2014 : obtient sa régularisation

 

Pour aller plus loin

> Traite et exploitation des êtres humains en France, étude réalisée par Johanne Vernier pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), éd. La Documentation Française, 419 pages, octobre 2010.

> Ma vie a un prix de Tina Okpara, éd. Michel Lafon, 244 pages, septembre 2010. Le témoignage bouleversant d’une jeune nigériane devenue esclave en France.

> Le site du collectif Ensemble contre la traite des êtres humains

Marina Bellot
© Lionel Charrier-Myop / Secours Catholique
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