Migrants : protéger la dignité

Migrants : protéger la dignité

Publié le 17/06/2016
Monde
 

En Amérique centrale, en Asie du Sud, en Afrique, en Europe de l’Est ou au Moyen-Orient, fuyant la guerre, la persécution ou la misère, ils sont des millions à se mettre en chemin avec pour projet une vie meilleure.

Sans forcément se douter qu’ils entrent alors dans une zone de « non-droit », sans forcément s’attendre à rencontrer sur leur parcours une indifférence, voire une hostilité, quasi généralisée.

Aux quatre coins du monde, sur les routes de la migration, le Secours Catholique et ses partenaires agissent pour les droits et la dignité des migrants.

 

Appel pour un accueil digne et respectueux des droits fondamentaux des étrangers en France

À l’occasion de la Journée mondiale des réfugiés, nous demandons une nouvelle fois au gouvernement de prendre les mesures à la hauteur de la situation, de respecter ses engagements internationaux, et de favoriser l’accueil dans la dignité et de manière pérenne des personnes contraintes de fuir la guerre et les persécutions.
Lire l'appel
 

Juste humains

 

Tout au long de leur migration, des millions d’hommes, de femmes et d’enfants voient leur condition d’êtres humains niée. Le Secours Catholique-Caritas France et ses partenaires agissent pour le respect de leur dignité et de leurs droits fondamentaux.

« Toute personne a besoin de manger et de boire, les migrants sont comme nous tous », insiste le père Arturo González González. Les paroles du directeur du Service jésuite aux migrants du Mexique résonnent comme une évidence.

« Dans nos campagnes de sensibilisation auprès des Mexicains, nous insistons sur le fait que les migrants leur ressemblent, qu’ils font la même chose que leurs enfants. Ils quittent leur pays pour trouver un travail. Ils pensent le futur, ils créent, ils espèrent. »

Mais face à des États qui privilégient une approche sécuritaire de la question migratoire, parfois en contradiction avec les conventions internationales qu’ils ont signées, les dizaines de millions d’hommes et de femmes qui migrent à travers le monde (1) voient leur humanité niée.

« Partout on sécurise les frontières, mais on ne sécurise pas les personnes », constate Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS et spécialiste du sujet (lire plus bas). Ces choix politiques sont régulièrement appuyés par des discours criminalisant le « migrant ».

Les migrants ne sont pas des problèmes, ce sont des hommes, des femmes, des enfants : des êtres humains.

Conférence des évêques de France

Ainsi, le 21 juin 2015, dans un contexte de tensions à la frontière franco-italienne et à Calais, la Conférence des évêques de France a jugé nécessaire de rappeler que « les migrants ne sont pas des problèmes, ce sont des hommes, des femmes, des enfants : des êtres humains. »

Des maisons pour les migrants

Des êtres humains dont les « droits fondamentaux sont violés à tout moment de leur parcours : au départ, sur le chemin et à l’arrivée », précise Solène Bedaux, responsable de la question migratoire au pôle Plaidoyer international du Secours Catholique.

« Et notre travail, comme celui de nos partenaires, consiste notamment à défendre leurs droits et à essayer de garantir leur dignité. »

Dans des pays de transit tels que le Mexique, le Maroc ou l’Algérie, les premières initiatives d’aide aux migrants de passage, nées dans les années 2000, visaient à satisfaire leurs besoins de base : se nourrir, se laver, se soigner, se reposer. Les réalités du contexte migratoire ont conduit depuis les partenaires du Secours Catholique à diversifier leur champ d’action.

Au Mexique, « la question de la violence subie par les personnes accueillies s’est rapidement imposée », explique Arturo González González. De plus en plus de maisons de migrants s’investissent dans l’accompagnement juridique, avec l’aide d’avocats, et le soutien psychologique.

 

Le renforcement des frontières du Nord a allongé les temps d’attente dans les pays frontaliers.

 

En Algérie, avec l’augmentation de la part de femmes seules et de mineurs non accompagnés parmi les migrants, les équipes de Caritas se sont trouvées confrontées à de nouvelles problématiques : « Ce sont des publics qui nécessitent une réelle protection car ils sont souvent exploités par des réseaux de traite des êtres humains, explique Cesare Baldi, directeur de Caritas Algérie. On essaie de les éloigner de ces réseaux. Sans forcément y réussir car, en Algérie, rien n’est prévu juridiquement pour les protéger. »

Au Bangladesh, qui fournit chaque année près de 300 000 travailleurs à l’étranger, l’association Okup (Ovibashi Karmi Unnayan Program) mène des campagnes de prévention auprès des candidats au départ, en attirant leur attention sur les risques d’exploitation en tout genre, qui touchent particulièrement les femmes.

Depuis quelques années, le renforcement des frontières du Nord a allongé les temps d’attente dans les pays frontaliers, où de plus en plus de migrants choisissent finalement de s’installer, notamment par la demande d’asile. Se pose alors la question de leurs droits économiques et sociaux et de leur accès aux services publics.

 

Caritas Algérie a obtenu la possibilité pour les réfugiés de scolariser leurs enfants.

 

En Turquie, en Algérie et en Indonésie, la loi n’offre aucune possibilité de régularisation et le droit d’asile n’existe pas. Les migrants, forcément en situation irrégulière, n’ont aucun droit, et les quelques réfugiés – reconnus par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés – à peine plus.

« En Turquie, les réfugiés n’ont pas le droit de travailler, ni d’aller à l’école, explique Charlène de Vargas, ancienne chargée de mission Moyen-Orient au Secours Catholique. Quand ils le peuvent ils travaillent, mais “au noir” et se retrouvent donc exploités. Ils accèdent difficilement aux services de santé et les loyers sont trop chers pour eux. »

Faire évoluer la loi

Avec d'autres organisations, Caritas Algérie a entamé un travail de sensibilisation auprès des autorités algériennes pour faire évoluer la réglementation. En 2012, elles ont obtenu la possibilité pour les réfugiés de scolariser leurs enfants.

Une possibilité élargie en 2015 à tous les enfants de migrants. Dans d’autres pays, la loi confère des droits aux migrants, mais elle est en pratique peu respectée. En Israël, Hotline for Refugees and Migrants (HRM) mène des actions de sensibilisation auprès du corps médical pour que les migrants aient toujours accès aux droits médicaux et sociaux.

Au Mexique, « il faut souvent faire pression pour que la police et la justice traitent les plaintes de migrants, explique Arturo González González, sj. On doit aussi parfois négocier avec les directeurs d’école pour qu’ils prennent les enfants de demandeurs d’asile, alors que la loi les y oblige. »

1. L’ONU et l’OCDE dénombrent 232 millions de migrants internationaux en 2013, contre 175 millions en 2000.

 

« Chaque fois qu'on ferme une porte, une autre s'ouvre »

Entretien avec Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS (Ceri-Sciences-Po) et spécialiste des migrations internationales

 

On constate une tendance au renforcement et à la multiplication des frontières.


Au début des années 1990, la question migratoire a été progressivement installée dans le volet sécurité de la politique européenne. Depuis 2004, l’agence Frontex, créée pour renforcer la sécurité des frontières par la mise en commun des polices européennes, patrouille en Méditerranée et sur ses pourtours avec des instruments de défense tels que drones, barbelés électrifiés, camps, zones d’attente et de rétention.

Comme si contrôler l’immigration revenait à faire la guerre à un ennemi multiforme et non identifié. Aujourd’hui, il y a une remise en cause croissante des accords de Schengen dont la fin équivaudrait à un retour aux frontières nationales. De l’autre côté de l’Atlantique, la tendance est la même, matérialisée par la construction d’un mur à la frontière entre le Mexique et les États-Unis en 2006.

En dix ans, le budget du Département de la sécurité nationale des États-Unis est passé de 19,5 milliards de dollars à 60 milliards. Et depuis quelques années, sous la pression de Washington, le gouvernement mexicain a durci sa politique de contrôle et d’expulsion des migrants centre-américains.

 

Comment expliquer cette tendance ?


Dans cette crispation sur la question du renforcement ou de la fermeture d’une frontière, il y a toujours l’idée de la peur de l’autre, peur qu’il nous envahisse, qu’il nous pique notre travail, qu’il nous impose sa culture…

Il faut se barricader. D’autant plus que nous sommes aujourd’hui dans un contexte où les gens sont terrifiés par les actes terroristes. Mais cette crispation est finalement assez paradoxale.

 

Pourquoi ?


Parce qu’en ce qui concerne le terrorisme, ce ne sont pas les frontières qui vont nous protéger : les acteurs de ces violences sont la plupart du temps des personnes qui vivent sur le territoire visé et en ont parfois la nationalité.

Ensuite, parce qu’on ne résoudra pas la question migratoire en fermant les frontières, si même on en avait les moyens, ni en Méditerranée, ni le long de la frontière américano-mexicaine, ni ailleurs. Les stratégies de contournement se multiplient.

Chaque fois qu’on ferme une porte, une autre s’ouvre. C’est sans fin. La migration est un phénomène mondial qui a toujours existé et qui est en augmentation (1). Pour fuir la misère ou une guerre atroce, pour une vie meilleure, on est prêt à tout pour passer.

Enfin, parce qu’on se rend compte, avec le recul, du caractère dérisoire de frontières qui ont eu énormément d’importance par le passé. On peut prendre l’exemple de l’innerdeutsche Grenze pour les Allemands (frontière séparant l’Allemagne de l’Ouest de l’Allemagne de l’Est), ou se rappeler une époque récente en France où il fallait une journée pour passer la frontière vers l’Espagne.

 

Quels sont les impacts de ce renforcement des frontières ?


L’interdiction de franchir la frontière crée le marché de son franchissement. Cette politique restrictive a donc fait fleurir les passeurs, les rackets, la prostitution… Et plus on renforce cette politique, plus on fragilise les migrants : on les pousse à prendre des voies de plus en plus dangereuses, et on les rend davantage vulnérables et dépendants face à des individus sans scrupules qui exploitent cette situation.

L’autre effet du renforcement des frontières est de pousser les migrants à se fixer dans les pays frontaliers. Cela crée des phénomènes d’immigration de masse dans des pays qui connaissent souvent des difficultés politiques ou économiques, générant des tensions et possiblement de la violence.

 
Migrants : protéger la dignité
© Lionel Charrier / Secours Catholique
 

Le Maghreb, nouvelle terre d'immigration

Le renforcement des frontières a transformé le Maroc et l’Algérie en cul-de-sac pour de plus en plus de migrants.

« Les chiffres ont explosé ces trois dernières années », constate le père Cesare Baldi, directeur de Caritas Algérie : « On parlait auparavant de 10 000 à 15 000 migrants d’Afrique subsaharienne en Algérie. Aujourd’hui, ils seraient plus de 200 000. »

Jusqu’à récemment, l’Algérie n’était qu’un pays de transit. On la traversait rapidement vers le Maroc, la Tunisie ou la Libye, d’où on embarquait pour rejoindre l’Europe. Mais les troubles en Tunisie et en Libye ont rendu le passage à l’Est presque impossible. Et la frontière ouest a été renforcée au gré des tensions entre Rabat et Alger, devenant plus difficile à franchir.

« De fait, beaucoup de migrants se retrouvent coincés en Algérie. » Les opportunités de travail jouent également dans le choix de poser son sac ici, au moins pour quelques mois. « Il y a en ce moment des programmes gouvernementaux gigantesques – comme la construction, depuis deux ans, de 4 millions de logements sociaux – et un manque cruel de main-d’œuvre dans le bâtiment », explique Cesare Baldi.

 

C’est devenu tellement dur de passer en Europe depuis Tanger, Ceuta ou Melilla, qu’un nombre croissant de migrants restent bloqués ici.

Édouard Danjoy, directeur de Caritas Rabat

Le Maroc aussi connaît depuis quelques années ce phénomène d’immigration « de fait ». Il y aurait actuellement entre 30 000 et 35 000 migrants subsahariens dans le pays. « C’est devenu tellement dur de passer en Europe depuis Tanger, Ceuta ou Melilla, qu’un nombre croissant de migrants restent bloqués ici, rapporte Édouard Danjoy, directeur de Caritas Rabat. Et parmi eux, de plus en plus se posent la question de la poursuite ou non de leur parcours migratoire. »

En septembre 2013, le roi Mohammed VI a décidé de lancer une politique de régularisation des personnes étrangères vivant sur le territoire. 18 000 titres de séjour ont été émis en 2014. Et 10 000 demandes ont été refusées en première instance, puis en quasi-totalité acceptées par une commission de recours constituée ad hoc.

 

Il y une grande volonté de la population et des services publics de faire quelque chose pour les migrants.

Père Cesare Baldi, directeur de Caritas Algérie

Édouard Danjoy note une évolution positive du comportement de la population et des pouvoirs publics vis-à-vis des migrants, qu’il impute au positionnement du roi sur le sujet.

« Il y a toujours du racisme et un rejet de la part de certaines couches de la population, mais les personnes migrantes ne sont pas victimes de persécution ou de discrimination, insiste-t-il. Leurs difficultés immédiates sont celles de la vie quotidienne : logement, santé, travail… »

Au niveau des institutions, le directeur de Caritas Rabat constate « une volonté de faire évoluer les choses, mais sans savoir comment faire. Il y a encore beaucoup de carences. C’est un processus long, auquel nous participons. »

L’Algérie, elle, n’offre aucune possibilité de régularisation aux étrangers vivant sur son territoire. Même les personnes qui ont obtenu l'asile par le biais du Haut-Commissariat aux réfugiés n’ont quasiment aucun droit, à part celui de séjour.

« Elles ne peuvent ni étudier ni travailler, elles survivent ici », souligne le père Cesare Baldi. Les autres migrants sont tolérés par les autorités, car ils représentent une main-d’œuvre à bas coût, mais vivent « au noir », ne bénéficiant d’aucune protection juridique et sociale.

Pour le directeur de Caritas Algérie, l’immobilité des autorités tranche cependant avec « la grande volonté de la population et des services publics de faire quelque chose. Des hôpitaux et des écoles viennent nous voir pour se renseigner et se former. »
 

Lire notre reportage à Vintimille : « Si ça dure, je vais finir par craquer »
 

 

11 700 réfugiés en Indonésie

Le point de vue de Lars Stenger, chargé de plaidoyer et de communication auprès de Jesuit Refugee Service (JRS) en Indonésie


Depuis 2009, Jesuit Refugee Service travaille en Indonésie à améliorer le sort des réfugiés. Ces migrants sont issus de minorités d’Afghanistan, du Bhoutan, du Sri Lanka, de Birmanie… Ils fuient les persécutions et recherchent une protection internationale.

Or l’Indonésie n’a pas ratifié la Convention de Genève sur les réfugiés, mais elle autorise le Haut-Commissariat aux réfugiés (UNHCR) à les rencontrer et à les enregistrer en vue d’une relocalisation dans un pays tiers. Les réfugiés voudraient aller en Australie, mais ils sont tellement désespérés qu’ils acceptent n’importe quel pays acceptant de les accueillir.

En Indonésie, très peu d’aides leur sont fournies, c’est pourquoi JRS, grâce à l’aide financière du Secours Catholique, soutient les plus fragiles d’entre eux. Certains sont détenus depuis très longtemps dans des centres de rétention où JRS leur rend visite quotidiennement et leur procure des activités sociales et éducatives.

JRS les aide aussi à se nourrir et à se faire soigner. Début 2015, l’UNHCR enregistrait 11 700 réfugiés en Indonésie.

Benjamin Sèze ; Jacques Duffaut ; Yves Casalis
Crédits photo : © Sébastien Le Clézio / Secours Catholique - © Lionel Charrier / Secours Catholique
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