Participation citoyenne : L'autre façon de “faire société“

Publié le 02/03/2020
Vauvert - Aimargues
 

Associer les plus fragiles à la conduite des affaires de la cité prend tout son sens lors des élections municipales. Mais c'est une démarche peu commune. Les rares édiles qui invitent leurs administrés à gérer leur ville ensemble sont finalement très proches du monde associatif qui, lui, est en train d'inventer un modèle de société où chacun a le pouvoir d'agir.

 

Comme tous les mercredis dans la petite salle municipale d’Aimargues (Gard), une quarantaine de personnes, jeunes et anciens, aisés et désargentés, déjeunent ensemble.

Ce mercredi : soupe de légumes, bœuf bourguignon, mousse au chocolat. Un repas simple et bon, cuisiné par des bénévoles dans le fourgon garé devant l’entrée et sur le capot duquel est inscrit : “La Roulotte des délices”. La Roulotte des délices est plus qu’un fourgon. Elle est le nom d’une expérience menée depuis cinq ans dans le Gard.

La cuisine roulante stationne les jours de marché dans les communes voisines d’Aimargues, son port d’attache, et propose aux passants de goûter un plat et de parler de leurs problèmes éventuels.

Sylvie Camand, animatrice au Secours Catholique, en est un peu la maîtresse d’œuvre. « Nous avions diagnostiqué sur le territoire une difficulté à avoir une bonne alimentation. Dans une précédente mission, j’avais vu l’efficacité d’une épicerie solidaire. Nous avons acheté ce fourgon. La cuisine itinérante a aussitôt intéressé un public différent selon les lieux : ici des parents d’élèves, là des personnes fragiles psychologiquement, ou encore des personnes isolées. Autour d’un repas, les gens s’expriment. Nous les faisons se rencontrer. Ils se regroupent par affinités et plusieurs projets émergentLa Roulotte encourage les initiatives, développe le pouvoir d’agir et la participation citoyenne. »

 

À part de notables exceptions comme à Loos-en-Gohelle (voir notre entretien avec le maire Jean-François Caron), la participation citoyenne est un argument électoral vite oublié après le scrutin.

En revanche, de nombreuses associations caritatives telles qu’ATD Quart Monde, la Fédération des centres sociaux et le Secours Catholique s’appliquent à développer un modèle d’action locale où les habitants ont un véritable rôle.

Céline Whitaker, qui partage son expertise entre le Secours Catholique et la jeune association AequitaZ, définit cette participation comme « une action collective permettant de revendiquer un accès aux droits ou de faire respecter des droits déjà existants. Par exemple, AequitaZ invite chaque année une centaine de jeunes gens lors d’un “Parlement libre” à venir débattre et à faire des propositions. »

Autour de la Roulotte des délices, les affinités, les besoins ou les désirs ont amené à constituer plusieurs groupes.

« Certains voulaient un lopin de terre pour cultiver leurs propres fruits et légumes, relate Sylvie. Une dizaine y sont arrivés. D’autres ont eu envie de repas en commun pour briser leur solitude. D’autres encore voulaient des produits biologiques. Nous avons conclu un marché avec l'Esat (Etablissement et service d'aide par le travail) de Vauvert, qui emploie de jeunes autistes, et nous avons mis en place un service de paniers solidaires. »

 

Les personnes vivant dans la pauvreté ont une véritable expertise.

Bernard Vandenbunder

La “participation citoyenne“, qui consiste à redonner confiance et incite à se regrouper, s’appuie sur le “développement du pouvoir d’agir” (DPA), un concept dont le mot anglais empowerment désigne à la fois le renforcement des capacités et la formation qui donne ces capacités.

Bernard Vandenbunder, responsable d’une équipe d’animation d’ATD Quart Monde, rappelle que son association a été pionnière sur ce terrain : « Les personnes vivant dans la pauvreté ont une véritable expertise. On a souvent le sentiment que la participation ne sert à rien, observe-t-il. Mais se passer de leur savoir est un gâchis humain. Seulement il faut que leur parole soit exprimée, écoutée et comprise. Or l’un des obstacles est le peu d’estime que certaines personnes ont pour elles-mêmes. Il faut donc créer les conditions de la confiance. »

 

Redonner confiance passe aussi par des actions individuelles. « À Sommières, nous avons donné un coup de pouce à une habitante isolée en louant pour elle un terrain de 150 m² qu’elle voulait cultiver, témoigne Sylvie Camand. Aujourd’hui, elle échange ses légumes contre les œufs des poules de son voisin, confectionne des gâteaux qu’elle vend et offre ses produits aux personnes qui la logent gratuitement. Le travail lui fait du bien, elle a de nouveau des relations, et elle se sent moins redevable. »

Les initiatives naissent parfois de bénévoles sensibilisés aux problèmes des autres.

À Velleron, village situé à une dizaine de kilomètres d’Avignon, Bernadette et Pierre Aubert ont constitué un groupe de chauffeurs bénévoles : « Une partie de nos voisins n’avaient aucun moyen de se déplacer, explique Mme Aubert. Pas de bus, pas de voiture pour aller chez le médecin, auprès des administrations ou à l’épicerie solidaire. À cinq, tous bénévoles, nous avons organisé un transport gratuit. Cela leur change la vie. »

 

Nous sommes des accoucheurs.

Anne-Catherine Berne

Anne-Catherine Berne, responsable du département Territoires et développement social au Secours Catholique, compte à ce jour 40 ou 50 actions collectives sur les territoires couverts par l’association et annonce que l’objectif de 2020 est d’en créer 300.

À l’initiative du Secours Catholique, ces projets sont progressivement voués à devenir autonomes. C’est le cas de « “Récit Pro Cités”, dans le quartier du Luth à Gennevilliers, où les habitants participent à des ateliers, à des cours d’initiation et à des échanges de savoirs », explique Anne-Catherine. Ce réseau aujourd’hui autonome est géré par une vingtaine d’habitants qui vont se constituer en association.

« Nous sommes des accoucheurs, nous voyons ce que portent les gens et nous les aidons à faire vivre leurs projets. Dès que l’enfant marche, on n’a plus besoin d’être là », se réjouit Anne-Catherine qui fut, il y a dix-neuf ans, une des premières à expérimenter le DPA au Secours Catholique sous l’appellation “Cause commune”.

“Cause commune”, expérimentation menée de 2001 à 2012 dans la région de Grenoble, s’est inspirée des méthodes des Caritas d’Asie, elles-mêmes imprégnées de la “théologie de la libération” sud-américaine. L’objectif ? Attaquer les problèmes à la racine en donnant à ceux qui les vivent un rôle central dans ce combat.

 

Le plus ambitieux des projets issus de la Roulotte des délices est celui des “Bons Voisins”.

Corinne, jeune quinquagénaire dynamique, en parle avec son accent parigot d’origine. Elle a passé une grande partie de sa vie d’adulte en Espagne où elle a eu un enfant et a rencontré son compagnon actuel, un solide Allemand surnommé Merlin.

« Nous vivons en caravane, raconte-t-elle. Nous sommes arrivés dans le Gard il y a cinq ans. Le Secours Catholique cherchait un bénévole pour cuisiner. Mon compagnon est cuisinier de métier. Une aubaine ! Au contact des personnes rencontrées à la Roulotte, il a appris le français. La Roulotte a été un tremplin. Merlin a trouvé un CDI. Moi j’ai rencontré des gens comme nous, certains vivant en mobile-home. Nous avons décidé de nous réunir pour acheter un terrain, y mettre nos caravanes et ne plus nous faire virer. »

Habitat partagé

En cherchant un terrain, Corinne découvre un autre dispositif, l’habitat partagé, une solution pour vivre à plusieurs, côte-à-côte mais individuellement, tout en mutualisant les charges.

Le Secours Catholique épaule la démarche. « Nous étions une quinzaine au début, poursuit Corinne. Très vite, certains ont réalisé l’importance de l’investissement personnel. La plupart sont partis. Nous sommes cinq à présent mais l’idéal serait d’être dix pour que l’association “Les Bons Voisins” puisse acheter un terrain. Nous sommes tous trop précaires. On ne peut pas verser plus de 300 euros par mois. Au début, on voulait faire de l’auto-construction, mais la législation est trop stricte. Les banques et les assurances ne suivent pas. »

Débuté voilà trois ans, le projet des Bons Voisins risque d’être encore long. Corinne, Merlin et leurs futurs voisins se considèrent comme des pionniers. Ils essuient les plâtres pour que d’autres reproduisent plus facilement leur démarche et, comme le dit Corinne, « pour vivre enfin une sobriété heureuse ».

Quelles sont les difficultés que rencontrent les projets collectifs ? Pour Claude Bobey, directeur de l’Engagement et de l’animation France-Europe au Secours Catholique, « en France nous sommes individualistes, très peu communautaires.

Notre difficulté, explique-t-il, est de constituer des groupes. Quand nous y arrivons, c’est super. Mais c’est ponctuel. Nous n’arrivons pas à généraliser. Nous sommes sur du conjoncturel, pas sur du structurel. Toutefois les expériences de terrain nourrissent nos propositions auprès des ministères. Ces expériences ont fourni la matière de livres comme Exilés, dublinés, maltraités rédigés avec des migrants, ou elles ont favorisé l’adoption du Pacte de Marrakech (1). Le développement du pouvoir d’agir, c’est aussi la revue L’Apostrophe. »

Lire aussi notre article : pouvoirs publics et participation, est-ce possible ?

Pour Samuel Prieur, délégué du Secours Catholique d’Arras, « les freins à la mobilisation des personnes en difficulté dans les Hauts-de-France sont de deux ordres : le manque de moyens de transport et l’accès limité aux nouvelles technologies. Pour faire participer les personnes que nous rencontrons, il faut un intérêt, du concret. »

La chance de son territoire, dit-il, est d’avoir au fil des années constitué « une quarantaine de groupes qui se sont exprimés sur ce qu’ils vivent lors de plusieurs débats : celui sur une protection sociale solidaire, ceux qui ont suivi la crise des Gilets jaunes et actuellement le Pacte sur le pouvoir de vivre. Il y a un noyau de personnes très motivées prêtes pour les municipales 2020. » Les verbatim de ces réunions sont collectés dans des rapports rendus publics et transmis aux ministères concernés.

Si les projets n’aboutissent pas toujours là où on les attend, ils n’en ont pas moins pour effet de redonner de l’espoir à ceux qui y participent.

« Les Bons Voisins m’ont fait reprendre confiance en moi, confie Corinne. Les autres me disaient : tu as des compétences. J’en doutais. En devenant responsable de la Roulotte, ça m’en a redonné un peu. Avec les Bons Voisins, je suis montée en compétence. Je parle d’égal à égal avec un maire. Mon élocution s’est améliorée. J’ai surmonté mon complexe d’infériorité. Je ne me sens plus petite. »

Quand on demande à Celina Whitaker si la participation citoyenne a un avenir, elle réplique : « Si on prend en compte la situation actuelle de la France, je ne dirai pas qu’elle a un avenir, je dirai que c’est la seule solution. »

1. Pacte des Nations unies adopté en décembre 2018 qui promeut « des migrations sûres, ordonnées et régulières » ainsi que le renforcement de la coopération internationale dans ce domaine.

 

Résolutions février 2020

Retrouver l'intégralité de notre enquête dans le numéro de février de notre trimestriel Résolutions.
À travers 40 pages d'enquête, de débat, de grand entretien et de reportages, Résolutions, magazine du Secours Catholique et supplément au trimestriel Messages, met en perspective l'expertise de l'association en matière de lutte contre la pauvreté et l'exclusion en France et dans le monde.
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Jacques Duffaut
© Xavier Schwebel / Secours Catholique - Caritas France
La Délégation de Lille revendique les droits des plus fragiles
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