« Participer », le mode d’emploi de l’action sociale

« Participer », le mode d’emploi de l’action sociale

Publié le 16/01/2017
France
 

La lutte contre l’exclusion est l’affaire des premiers concernés : les personnes en précarité. Fortes de cette conviction, des associations agissent sur le terrain.

 

Le point de vue de  Jérôme Anciberro, rédacteur en chef À l'hebdomadaire La Vie.

 

Le mot est à la mode. Et bien souvent, il ne reste qu’un mot. "Participation"... C’est que la chose n’a rien d’évident. Tout particulièrement en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion, où l’on aura tendance à considérer les personnes aidées comme demeurant passives.

En 70 ans d’existence, le Secours Catholique-Caritas France, comme d’autres organismes, a pu expérimenter différents modes d’action sur le terrain et porte aujourd’hui cette conviction qu’il n’en est rien. Contre l’exclusion, l’action n’a de sens qu’à travers la participation de tous.

C’est ce qu’entend montrer ce dossier, réalisé "à huit mains" par deux journalistes de la rédaction de La Vie (Laurent Grzybowski et Sophie Lebrun), et deux personnes en situation de précarité (Cyril Bredèche et Khalid Hosni). Un partenariat La Vie / Secours Catholique.

 

 
« Participer », le mode d’emploi de l’action sociale
La première conférence de rédaction.
 

Enquête : « Voici venu le temps de la participation sociale »

 Partout en France, des initiatives associant les personnes en précarité à la lutte contre la pauvreté et l'exclusion fleurissent. Comment ça marche ? Et d'abord, est-ce que ça marche ?

« Participer. Il faut par-ti-ci-per ! » : associations, mouvements caritatifs, travailleurs sociaux et autres militants contre la pauvreté et l’exclusion ont trouvé un nouveau mot d’ordre. Après la démocratie participative et l’économie collaborative, voici venu le temps de la participation sociale associant les personnes en précarité et celles chargées de les accompagner ou d’orienter les politiques publiques.

Plus question de pratiquer la charité à l’ancienne où le "pauvre" est celui sur lequel on se penche, avec le risque d’alimenter certaines formes d’assistanat et de paternalisme. Partout en France, des initiatives fleurissent.

C’est le cas du programme de développement social Cause commune, mis en chantier au début des années 2000 à Grenoble, sous la houlette de Jean-Luc Graven, aujourd’hui responsable du département Recherche, expérimentations et développement du Secours Catholique-Caritas France. Une action de terrain, avec la mobilisation des habitants, qui tranche avec les logiques caritatives à l’ancienne.

collectifs citoyens

L’équipe de Cause commune a ainsi favorisé la création de collectifs citoyens, dans cinq quartiers de la ville, pour lancer des initiatives concrètes : réfection des boîtes aux lettres, installation de bancs dans les jardins publics, réhabilitation des escaliers, organisation de fêtes entre voisins, nettoyage des murs, démarches auprès de la mairie et des bailleurs sociaux…

« De petites actions qui ont contribué à améliorer la vie des cités et à créer plus de liens entre les gens », témoigne Jean-Luc Graven qui évoque une « politique des petits pas ».
 

Une action de terrain qui tranche avec les logiques caritatives à l’ancienne.


« Dans certaines cités, il n’existe aucune association et très peu de services publics. L’action participative, qui s’appuie sur les talents et sur les compétences de chacun, est une manière de sortir de l’isolement et de la désespérance qui l’accompagne. »

À Grenoble, les habitants des cités ont même décidé de donner un nom à leur immeuble, pour tenter d’éclairer leur quotidien. Une démarche approuvée par les bailleurs sociaux qui ont accepté de poser une plaque sur chacun des bâtiments avec le nom de l’immeuble retenu.

Pour Jean-Luc Graven, « il faudrait encourager la création d’animateurs-leaders dans les quartiers et élargir à toute la France le principe de participation des citoyens au niveau local, tant en milieu urbain qu’en zone rurale ».

 

Cela fait maintenant deux ans que le Secours Catholique œuvre avec la Fédération des centres sociaux sur le projet de réforme de la protection sociale. Le processus engagé doit aboutir à des propositions de plaidoyer.

Il est mené avec un groupe de personnes en précarité. La dernière rencontre de ce comité – comprenant une quinzaine de délégués – a eu lieu fin septembre à Ver-sur-Launette, dans l’Oise.

Animée par Manu Bodinier, cofondateur d’Aequitaz, une association qui vise à développer le pouvoir d’agir et la créativité de celles et ceux qui vivent des situations de précarité ou de discriminations, cette réunion avait pour objectif de permettre à chacun de comprendre l’impact et le fonctionnement de la protection sociale dans la vie quotidienne, afin d’étudier les moyens de la refonder.

Pas d'experts, ni d'ignorants

« Notre objectif n’est pas seulement de faire parler les intéressés, mais de croiser les savoirs, explique Manu Bodinier. En écoutant les personnes qui se trouvent en bas de l’échelle sociale, on apprend des choses qu’on n’apprend pas avec des universitaires. Et vice versa. Nous avons besoin les uns des autres pour constituer un savoir citoyen utile et efficace pour l’action politique. »

Une démarche à la fois pédagogique et conviviale. « Dans notre groupe, nous sommes tous à égalité, témoigne Brigitte, demandeuse d’emploi venue spécialement du Pas-de-Calais. Il n’y a pas d’un côté les experts et, de l’autre, les ignorants. Chacun peut donner son point de vue et écouter celui des autres. »

 

Notre objectif n’est pas seulement de faire parler les intéressés, mais de croiser les savoirs

Manu Bodinier, cofondateur d’Aequitaz.

« Le fait d’associer les plus pauvres à l’élaboration des politiques publiques, en les rendant acteurs de leur propre émancipation, est une démarche aujourd’hui incontournable », affirme François Soulage, président du collectif Alerte (qui regroupe 38 associations de solidarité).

Ces dernières années, la plupart des centres d’hébergement d’urgence ont mis en place des conseils consultatifs des personnes accueillies ou accompagnées (CCPA).

Dès 2011, des déclinaisons régionales (CCRPA) ont été déployées sur dix territoires. En 2015, 21 régions étaient dotées d’un CCRPA. Avec un but : promouvoir la participation des personnes accueillies ou accompagnées à l’élaboration et à l’évaluation des politiques publiques dans ce domaine.

Soutenus par la Direction générale de la cohésion sociale, ces conseils sont animés, selon les territoires, par l’Armée du salut, la Fnars ou l’Uniopps.

un référent unique

Parmi les revendications le plus souvent avancées, celle d’un référent unique qui permettrait aux personnes en précarité de ne pas être ballottées en permanence d’une administration à l’autre et de bénéficier de la présence d’un travailleur social qui les accompagnerait dans la globalité de leurs besoins.

Ce "référent de parcours" coordonnerait les aides et ferait le lien entre les différents services. Quatre départements, dont Paris, ont prévu d’expérimenter le dispositif dans les mois qui viennent.

D’autres idées ont germé : la création de points "conseil budget", pour aider les personnes accueillies à effectuer les bons choix, ou de points d’accès aux droits sociaux pour lutter contre le non-recours à ces droits.

 

« La participation citoyenne constitue un enjeu de plus en plus fort pour les politiques publiques, elle est notamment au cœur du plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale », explique François Soulage.

Cette participation se renforce dans les différents champs des politiques publiques : accès au logement, insertion, politique de la ville… Pour l’hébergement et le logement, le principe de participation a récemment été concrétisé par la loi Alur, qui prévoit un décret pour définir les modalités de participation des bénéficiaires « à la définition, au suivi et à l’évaluation du dispositif d’accueil, d’hébergement et d’accompagnement vers le logement et l’insertion des personnes sans domicile ».

 

Après un temps d’apprivoisement, nous avons appris à travailler ensemble.

Étienne Pinte, président du CNLE.

Instance représentative des principaux décideurs et acteurs sociaux, le Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) comptait, jusqu’en 2012, une cinquantaine de membres appartenant à sept collèges.

Cette année-là, a été décidée la création d’un huitième collège visant à accueillir en son sein huit représentants des personnes en situation de pauvreté ou de précarité.

Très actif dans l’élaboration des politiques de lutte contre la pauvreté, ce huitième collège se retrouve chaque mois pour évoquer différentes questions d’actualité : l’inclusion bancaire (des droits pour tous), les minima sociaux, le revenu de base ou les réfugiés de Calais.

« Après un temps d’apprivoisement, nous avons appris à travailler ensemble, se félicite Étienne Pinte, président du CNLE. Nous voudrions maintenant élargir cette expérimentation à d’autres institutions publiques, dans le domaine de l’éducation, du travail ou de la santé, par exemple. La société me semble prête. »

vieux clichés

Pourtant, sur le terrain, les vieux clichés ont la vie dure. Dans certaines organisations caritatives – "à l’ancienne" ? –, les personnes bénéficiaires ne sont pas autorisées à passer de l’autre côté de la barrière.

Dans le Val-de-Marne, Olivier anime une équipe d’une soixantaine de bénévoles qui distribuent des repas et des colis alimentaires aux plus démunis. Pour lui, la participation n’est pas une bonne idée. « J’ai tenté l’expérience plusieurs fois et ça n’a pas marché : les personnes en précarité avaient tendance à se servir dans les stocks et à favoriser les copains et les copines les jours de la distribution. C’est la raison pour laquelle je n’accepte plus que nos bénéficiaires viennent nous rendre service. »

Une expérience qui tranche avec le discours et la pratique actuelle de la grande majorité des associations.

 

L’acte de donner est un pouvoir que certains ne veulent pas lâcher

Jean-Luc Graven

« La démarche participative se heurte à la difficulté de changer les mentalités, reconnaît Jean-Luc Graven. L’acte de donner est un pouvoir que certains ne veulent pas lâcher. »

D’autres obstacles existent, d’ordre politique ou administratif : la complexité des questions sociales, liée à l’empilement des législations, les contraintes budgétaires ou encore le manque de souplesse des administrations.

Mais le mouvement est en marche. « Dans les années qui viennent, on ne devrait tout simplement plus distinguer les bénéficiaires des aidants, poursuit Jean-Luc Graven. En suivant le principe de participation, nous entrons dans un échange où chacun est amené à donner et à recevoir. C’est ainsi que nous vaincrons l’exclusion sociale. »

 

Jo Spiegel : « Le rôle du politique n’est pas de flatter les gens »

Pour le maire de Kingersheim, dans le Haut-Rhin, la solution à la remobilisation des citoyens dans la vie de la société ne passera pas par du surplace mais par une révolution… apaisée.

 
Que veut dire « participer » ?


Joseph Spiegel. Selon moi, c’est aller du « je » individuel au « nous » citoyen. Je pense que les ressources démocratiques de chacun sont équivalentes : celles de l’élu, qui est aussi un citoyen ; celles du citoyen, qui a son expertise de la vie ; celles de l’expert.

Ensuite, il faut du sens, un leadership, car la participation, ce n’est pas simplement l’addition des envies, la somme des égoïsmes. Dans ma municipalité, on a créé un outil : le conseil participatif. Pour les projets ou questions à enjeux, il réunit toutes les ressources démocratiques.

Par exemple, pour la construction d’une mosquée portée par une association locale, après avoir informé les habitants lors d’une réunion publique dont l’objet était d’ouvrir le dialogue, nous avons constitué un conseil participatif, composé de citoyens volontaires, de membres de l’association, d’élus et d’experts. Ils construisent le projet qui sera présenté au vote en décembre, lors du conseil municipal.
 

Comment faciliter la prise de parole de tous ?


J.S. C’est un vrai travail que de donner suffisamment confiance aux habitants qui se sentent relégués pour qu’ils prennent la parole. Il faut surtout susciter la confiance suffisante… en eux-mêmes.

L’an dernier, nous avons fait du porte à porte avec les élus et des citoyens engagés dans la démocratie locale pour dire aux habitants : on ne vient pas chercher votre voix mais vous écouter.

Ensuite, « l’ingénierie démocratique » – un ensemble de techniques de dialogue – offre une palette d’outil. Dans ma municipalité, ça s’est traduit par l’aide de professionnels du débat public dont c’est le rôle de faire émerger la parole de celui qui n’ose pas la prendre.

 
Mais cela prend beaucoup de temps... Après cinq mandats, de votre propre aveu, les abstentionnistes sont aussi nombreux qu’ailleurs à Kingersheim.


J.S. Le « temps démocratique » est difficile : faut-il organiser les débats pendant la journée ? Le soir ? Le samedi ? Chaque moment sera embêtant pour une partie de la population, c’est un des freins à l’avancée démocratique. Surtout, le désir démocratique n’est pas là, spontanément, il faut le créer.

Or le temps de la participation doit être celui de la société, pas celui d’un mandat, et c’est un paradigme complètement nouveau. Lorsqu’on a créé les conseils participatifs – qui rassemblent 50 personnes maximum pour privilégier la qualité –, on a bien vu que c’était peu par rapport à 13000 habitants.

 

Attention, l’idée n’est pas de faire du surplace pour contenter tout le monde.

 

Mais plusieurs conseils participatifs, comme nous le vivons aujourd’hui, donnent du sens à la dynamique. En dix ans, 40 conseils participatifs, chacun sur une question différente, ont réuni 700 participants. On rame à contre-courant du système néolibéral, de la marchandisation des consciences.

Attention, l’idée n’est pas de faire du surplace pour contenter tout le monde. Il faut mettre sur la table les désaccords pour construire des accords. Je suis dans une révolution apaisée – pas le grand soir promis par les extrêmes – mais vraiment une révolution.

 

Vous voulez donc une « révolution » de la démocratie. Comment qualifiez-vous le système dans lequel nous sommes actuellement ?


J.S. Nous sommes dans un entre-deux : quelque chose est en train de mourir, et quelque chose est en train de naître. Il peut advenir le pire comme le meilleur : subir le populisme – fondé sur l’instrumentalisation des peurs – ou réinventer la démocratie réelle – c’est-à-dire sortir d’une démocratie providentielle qui est essentiellement électorale, passive, descendante, partisane.

Le rôle du politique n’est pas de flatter les gens mais de les inviter à cheminer ensemble dans la voie de la complexité, de l’altérité. C’est exigeant.
 

Vous cherchez donc plutôt le consensus…


J.S. Je fais une différence entre consensus et compromis dynamique : le consensus mou a toujours servi aux notables à rester en place sans avancer ; la construction de compromis dynamiques sert la transformation. Je plaide pour la radicalité du possible : aller au fond du sujet pour rendre possible ce qui est souhaitable.

 
« Participer », le mode d’emploi de l’action sociale
Diaporama sonore

Making of d'une aventure journalistique

Cyril Bredèche, Laurent Grzybowski, Khalid Hosni, Sophie Lebrun
Crédits photos : Xavier Schwebel / Secours Catholique
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