Pouvoirs publics et participation, est-ce possible?

Publié le 06/03/2020
France
Pouvoirs publics et participation, est-ce possible?
 

Agir avec les personnes, les accompagner pour qu’elles aient prise sur ce qui les concerne : l’action publique est-elle compatible avec une telle participation des citoyens ? Que ce soit au niveau des politiques locales ou du travail social, des freins subsistent.

Petite innovation dans la capitale du champagne. Depuis 2012, le Centre communal d’action sociale (CCAS) de Reims est doté d’un comité des usagers composé pour un tiers de bénéficiaires, pour un tiers d’agents et pour un tiers de partenaires.

Ce comité se réunit de manière plénière trois fois par an pour faire remonter les préoccupations des usagers mais aussi émettre des propositions. À titre d’exemple, les courriers officiels du CCAS ont été revus pour être plus chaleureux et plus compréhensibles.

« Ce comité des usagers donne ainsi plus de poids aux décisions qui sont prises, comparé à quelque chose qui viendrait du haut, car tout est réfléchi avec les usagers », se félicite Franck Noël, adjoint au maire chargé des affaires sociales et de la santé.

 

On part des habitants qui ont de vrais savoirs d’usage et d’expérience et on peut ainsi construire des politiques plus adaptées.

Marie-Hélène Bacqué, sociologue

C’est l’atout principal de la participation : elle donne une plus-value aux décisions prises dans le cadre de l’action publique. « On part des habitants qui ont de vrais savoirs d’usage et d’expérience et on peut ainsi construire des politiques plus adaptées. À l’inverse, prendre des décisions sans les personnes peut faire perdre du temps, voire de l’argent, en cas de recours des habitants par exemple », analyse Marie-Hélène Bacqué, sociologue et urbaniste à l’université Paris-Nanterre.

« On a un retour sur investissement qui compense le temps pris avec le comité des usagers, on est donc “gagnant-gagnant” », observe Franck Noël. Pour preuve, d’autres villes de France s’intéressent au modèle rémois pour le développer chez elles.

Ces espaces de participation au cœur des institutions publiques restent cependant limités. La tradition française est plutôt jacobine, avec un pouvoir s’exerçant du haut vers le bas. « Il subsiste en France une crainte de partager le pouvoir. Pourtant, il est possible de l’exercer autrement en inversant la logique politique de gouvernabilité – qui consiste à gouverner les populations – pour en faire une logique d’écoute de ces populations. Il manque une volonté politique de partir des citoyens pour leur permettre de s’exprimer et ainsi changer les choses avec eux », regrette Marie-Hélène Bacqué.

Laisser les citoyens déterminer les priorités publiques, co-construire avec eux l’action publique…, ce serait possible si l’on créait de véritables espaces de participation, comme des conférences citoyennes ou des conseils citoyens. Mais cela ne remettrait-il pas en cause la légitimité représentative de l’élu ?

« Il n’y a selon moi pas de conflit de légitimité, au sens où il existe plusieurs types de savoirs à faire travailler ensemble, estime Marie-Hélène Bacqué. Si on regarde l’exemple positif du budget participatif à Porto Alegre, au Brésil, les élus ont toujours leur rôle et portent des propositions. Ça rend même au contraire leur travail plus passionnant. » La sociologue reconnaît que la démocratie participative est plus facile à construire localement, dans la proximité, qu’à un niveau national, même si tout est, selon elle, question de volonté politique.

Je suis parfois face à des murs. Les données chiffrées de rentabilité, sur le nombre de retours à l’emploi par exemple, sont incohérentes avec notre pratique.

Catherine, chargée d’insertion RSA dans une mairie en Seine-Saint-Denis

Entendre et accompagner les populations et non plus seulement les encadrer : tel semble être également le défi que présente la participation dans le secteur social avec des publics en précarité. Il semble là aussi difficile aux institutions (comme les services de mairie ou de département) de réfléchir avec les personnes concernées, en prenant en compte non seulement leurs difficultés mais aussi leurs potentialités pour atteindre ce qui compte pour elles.

« J’essaie de rendre les personnes actrices de leur projet, mais ce n’est pas évident », témoigne Catherine, chargée d’insertion RSA dans une mairie en Seine-Saint-Denis. « Il n’y a qu’en se concertant avec les personnes que ça fonctionne, mais je suis parfois face à des murs. Les données chiffrées de rentabilité, sur le nombre de retours à l’emploi par exemple, sont incohérentes avec notre pratique. Comme le dit une collègue, “le temps des usagers n’est pas celui de l’administration”. »

crise de confiance

Cette absence d’écoute et de réelle participation des personnes concernées dessert pourtant l’action publique. Les taux d’abstention aux élections ou encore la crise des Gilets jaunes montrent que notre démocratie représentative est à bout de souffle. « Dans notre système représentatif, nos élus sont homogènes du point de vue social et de leurs origines, les classes populaires ne sont pas représentées. Il y a une réelle crise de confiance d’une partie de la population », constate Marie-Hélène Bacqué.

Remettre les citoyens au cœur du système en allant vers plus de participation : voilà une voie pour peut-être sauver notre démocratie.

 

Lire l'intégralité de notre enquête : Participation citoyenne, l'autre façon de "faire société"

Cécile Leclerc-Laurent
© Elodie Perriot/Secours Catholique - Caritas France
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