Préjugés : quand les mots font mal

Préjugés : quand les mots font mal

Publié le 06/11/2017
France
 

Lutter contre les préjugés, un combat accessoire ?

Il apparaît au contraire essentiel, tant ces idées reçues détruisent l’estime de soi et la confiance en l’autre chez les personnes qui en sont la cible, et morcellent la société.

Le Secours Catholique a lancé au printemps une grande campagne appelant à les démanteler.

À l’heure où elle publie son nouveau rapport sur l’état de la pauvreté en France, l’association poursuit ses efforts aux côtés des personnes en précarité afin de sensibiliser contre ces a priori qui freinent la mobilisation contre la pauvreté.

 

Lever la chappe des préjugés

Les préjugés ne sont pas que des mots. Ils pèsent, écrasent les personnes, déchirent la société et freinent la lutte contre la pauvreté. Autant de raisons pour lesquelles le Secours Catholique s’emploie à les faire tomber.

« Je pourrais remplir un cahier entier avec les réflexions que j’ai entendues, dit en soupirant Sandrine. J’étais en surpoids, avec des problèmes de santé. En plus, je viens d’une famille gitane. J’entendais souvent : “Quand on veut bosser, on bosse…” » ou : “Il ne faut pas l’embaucher, c’est une voleuse !” »

Soutenue par son fils, cette Stéphanoise a encaissé les coups. En Haute-Loire, Étienne a lui aussi subi des préjugés. Père de six enfants, obligé de quitter son travail de salaisonnier après une « grosse déprime », il a essuyé des remarques, « des mots qu’on n’oserait même pas répéter ».

« On me disait que c’était de ma faute, que j’étais plus doué pour faire des enfants que pour travailler de mes mains, résume-t-il avec pudeur. J’étais fragile, ça a fini par me faire plonger. » Ultime mortification, comme si la dure réalité de la précarité ne suffisait pas, le regard stigmatisant, nourri de stéréotypes, colle à la peau et fait des dégâts.

 

On se sent visé, discrédité, capable de rien et on ne sort plus.

John, qui fréquente un accueil de jour

« Cette étiquette, on se la garde, confirme Christine, une Varoise qui a  souffert des clichés liés à sa situation de bénéficiaire du RSA. « À force, on se dit que si les autres pensent cela de nous, c’est que ça doit être vrai. »

L’intériorisation des a priori est l’un des aspects mis en évidence dans un rapport québécois sur les conséquences des préjugés (Rapport de documentation “Ensemble pour agir sur les préjugés” du Collectif pour un Québec sans pauvreté, février 2017). S’y ajoutent la honte, le stress, la perte d’estime de soi, les problèmes de santé, les idées suicidaires.

« On baigne dans des discours sur le mérite et la réussite, sur les fainéants et les gens au RSA qui mangeraient des steaks tous les jours », déplore John, qui fréquente l’accueil de jour du Secours Catholique de Metz. « On se sent visé, discrédité, capable de rien et on ne sort plus. »

 
Préjugés : quand les mots font mal
John, qui fréquente l'accueil de jour de Metz et son groupe de parole hebdommadaire.
 

Avec l’auto-exclusion viennent des sentiments de colère et de révolte. « Les préjugés font du mal au vivre-ensemble », estime Chantal, alliée ATD Quart Monde, qui anime un groupe de parole à l’accueil de Metz. « Quand on pose un regard négatif sur une personne, difficile pour elle ensuite de poser un regard positif sur les autres. C’est un malaise qui se répand dans toute la société. »

Les smicards en veulent aux chômeurs, les chômeurs aux migrants… « On se monte les uns contre les autres », ajoute Maurice, qui a vécu dix mois dans son fourgon, à Bordeaux, et vu les regards se détourner de lui.

un obstacle à la lutte contre la pauvreté

Toxiques pour la cohésion sociale, les préjugés font obstacle à la lutte contre la pauvreté. Dans certains cas, ils aboutissent au non-recours aux droits.

« Chez nous, les agriculteurs renoncent à demander la prime d’activité par peur d’être montrés du doigt », observe Alain Guérin-Boutaud, délégué du Secours Catholique en Haute-Loire. Étienne, lui, a longtemps eu honte d’aller chercher son colis d’aide alimentaire à la mairie de son village.

Les préjugés rongent les liens familiaux et de voisinage, empêchent les solidarités de proximité. « Je devais régulièrement justifier mon RSA auprès de ma belle-famille, se souvient Christophe, de Metz. L’idée que j’aurais dû travailler bénévolement en contrepartie revenait. »

« Au lieu de se juger, s’émeut Étienne, pourquoi ne pas s’entraider ? » Les rengaines sur l’assistanat fournissent aussi des alibis aux pouvoirs publics pour ne pas imaginer de solutions ou pour mener des politiques qui entretiennent ces idées reçues.

À titre d’exemple, le Défenseur des droits s’alarme, dans un récent rapport**, du ciblage des contrôles à la fraude sociale sur les personnes dites à risques qui « contribue à renforcer les préjugés selon lesquels les bénéficiaires de minima sociaux sont des fraudeurs ».

 

Avant, dans les villages, il y avait la messe, les fêtes patronales, les cafés où ouvriers et cadres se mêlaientCes lieux se raréfient. »

Benjamin Gaillard, du Secours Catholique en Franche-Comté

Comment faire taire ces refrains nocifs ? « En créant un désir d’aller vers l’autre », propose Chantal, d’ATD Quart Monde. « En multipliant les temps de partage qui permettent de déplacer les regards », renchérit Alain Guérin-Boutaud.

« C’est un travail de longue haleine », souligne Benjamin Gaillard, du Secours Catholique en Franche-Comté. Après avoir interpellé les candidats aux dernières législatives par la voix de personnes en précarité, la délégation compte rappeler aux élus le besoin d’espaces collectifs.

« C’est le meilleur moyen de faire tomber les préjugés. Avant, dans les villages, il y avait la messe, les fêtes patronales, les cafés où ouvriers et cadres se mêlaientCes lieux se raréfient. »

Dans la Gironde, un groupe nommé “Nouvelle alliance contre les préjugés” envisage des actions auprès des médias, des élus et du public. À Saint-Étienne et dans le Var, on utilise le théâtre pour bousculer les certitudes. « Par l’action collective et l’accompagnement, les personnes relèvent la tête, se réjouit Benjamin Gaillard. Et elles retrouvent une place. »

 

 

« Remettre les préjugés à leur place »

Khalid Hosni, résidant à la cité notre-dame de l'association des cités du secours catholique ET participant à plusieurs groupes de réflexion

 

Avons-nous tous des préjugés sur les pauvres ?

 

Oui, je crois. Nous avons des préjugés sur tout. Sur les pauvres entre autres. Même les pauvres ont des préjugés vis-à-vis d’autres pauvres.

Je connais des Maghrébins sans papiers qui pensent que les nouveaux migrants viennent leur prendre leur travail.

 

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

 

L’être humain a tendance à percevoir les autres de façon binaire : en associant un adjectif à un nom. Exemple, arabe - voleur, migrant - profiteur d’allocations...

Prenons un prisonnier. Il a commis un délit ou un crime. Mais il est aussi poète. Si on le prend dans sa globalité, on lui trouvera plusieurs qualificatifs. Or, les préjugés créent des raccourcis. Ils simplifient pour justifier un parti pris déjà réducteur.

Puisque nous avons tous des préjugés, parlons-en. C’est un moyen de les identifier et de les corriger. Le plus difficile est d’admettre que ce qu’on pense est un préjugé. Mais dès qu’on le reconnaît, on accepte de le corriger. 

Dans les préjugés sur la pauvreté, si le pauvre correspond à au modèle d’exclus que je lui donne, je me garde d’aller vers lui. En revanche, si je me dis que la personne humaine est complexe et qu’il y a forcément des richesses en elle, je vais vers elle et je corrige mon erreur.

 

Qu’est-ce qui nourrit les préjugés ?

 

Beaucoup de choses. La précarité engendre certains comportements et  attitudes. Si on ne prend en compte que ces informations partielles, on ne pousse pas plus loin la compréhension de l’autre. Ici, à la Cité Notre-Dame, certains ont commis des erreurs dans leur vie.

Si on s’arrête à cela, on pense qu’il y a un déterminisme et que la personne ne changera pas. Pas de réinsertion possible.

Si on pense que c’est un préjugé, on peut alors donner les moyens (éducation, encouragements, etc.) à ceux qui ont déjà bon nombre de difficultés, et on peut voir alors les résultats. Toutes les associations caritatives peuvent affirmer qu’il y a des résultats.

 

La personne victime de ces préjugés peut-elle réagir ?

 

Bien sûr. De plusieurs manières. La pire étant de se voir telle que les autres la voit à travers leurs préjugés. Elle se dévalorise, elle intègre le regard qu’on porte sur elle et perd de vue ses propres richesses. Si elle se déconsidère, elle peut devenir imprévisible et violente.

Ou alors elle peut lutter contre. La lutte contre les préjugés a des effets positifs. Je ne peux pas dire si elle a des effets sur la société en général mais les débats portés au sein du Secours Catholique rassurent.

J’ai été associé à Messages, j’ai été journaliste aux côtés d’autres journalistes. Cela m’a redonné confiance en moi, l’impression de reprendre les choses en main. Une autre manière de lutter est de mettre en scène ces préjugés, d’en faire une pièce de théâtre. Comme l’ont fait des acteurs à Toulon. Les spectateurs étaient indignés. Le théâtre est un lieu où peuvent être déconstruits les préjugés.

 

Est-il possible de déconstruire un préjugé ?

 

Oui, je crois. Le vivre-ensemble que prône le Secours Catholique en est un exemple. Quand nous mangeons ensemble par exemple, nous nous parlons, nous apprenons à nous connaître.

Le seul fait d’accepter que les autres puissent vivre avec nous et nous avec eux, déconstruit spontanément les préjugés. Nous vivrons en harmonie quand les préjugés seront remis à leur juste place.

 

Vivre à l'abri des regards

 

Pendant cinq mois, Alain a vécu dehors. Ses employeurs et ses collègues n’en ont jamais rien su. Le quadragénaire raconte la galère au quotidien et surtout la peur du regard des autres.

Une tente plantée au milieu des fourrés, quelques bouteilles d’eau et un réchaud. Pendant cinq mois, Alain, 44 ans, a vécu sur l’île de la Barthelasse, en face du pont d’Avignon.

Arrivé dans la cité des Papes durant l’été 2016 pour emménager avec sa compagne, il s’est retrouvé à la rue quelques mois plus tard lorsqu’ils ont rompu. « À ce moment, je n’avais plus de travail, donc pas de quoi louer », précise-t-il.

Des petits boulots en intérim lui permettent à peine de survivre. Le plus dur, ce furent les mois d’hiver. « Il m’est arrivé de me lever et d’aller bosser par – 7 °C, raconte l’ouvrier intérimaire. Autant vous dire que ma toilette se résumait au minimum avec un peu d’eau que je faisais chauffer. »

Il évoque la gêne liée au manque d’hygiène. La municipalité d’Avignon a fermé les douches publiques en 2012. À l’exception de l’accueil de jour du Secours Catholique, dont la capacité est limitée, et d’une douche mobile organisée en 2016 avec l’association Mobil’douche, rien n’existe en ville pour se laver et laver son linge gratuitement.

 

Je n’avais pas envie d’être mal considéré. Ça joue forcément sur le regard, même si vous faites bien votre boulot.

 

« Imaginez ! reprend Alain. Aller au boulot sans avoir pris de douche depuis une semaine, avec vos vêtements qui tiennent tout seuls parce que vous ne pouvez pas faire de lessive… C’est l’horreur. » Essayer de rester digne malgré tout, ne rien montrer de ce que l’on vit… Ni ses employeurs ni ses collègues n’étaient au courant de sa situation.

« Je n’avais pas envie d’être mal considéré. Ça joue forcément sur le regard, même si vous faites bien votre boulot. » Ce regard des passants qui le met mal à l’aise « quand vous êtes assis sur un banc à fumer une clope avec votre sac à dos posé à côté de vous », ou celui que vous croisez « lorsque vous vous rasez dans les toilettes publiques ».

Ce regard... « C’est affreux », résume-t-il.

Alain s’est retrouvé coincé chaque fois que l’agence d’intérim lui a demandé un justificatif d’adresse pour lui rembourser ses frais de déplacement. Il était domicilié au Secours Catholique. Trop flagrant, selon lui.

S’il avait donné cette adresse, ses employeurs auraient immédiatement compris sa situation. « Je n’ai jamais répondu. » Les remboursements sont restés bloqués.

peur du lendemain

Aujourd’hui, Alain vit à nouveau sous un toit. Il a trouvé un studio au mois d’avril, grâce à une personne rencontrée en faisant la manche à la sortie de l’église. Bientôt, il devrait déménager dans un appartement plus grand, contre 300 euros par mois.

La période de galère semble révolue. Mais le quadragénaire n’en sort pas indemne. Il confie être désormais habité par la peur du lendemain. « Je suis de plus en plus radin », plaisante-t-il, en faisant remarquer qu’il a eu ses baskets à moitié prix.

En ce moment, il économise pour racheter une voiture, et aussi pour pouvoir payer dix mois de loyer d’un coup. On ne sait jamais. « Je ne veux pas me retrouver à la rue si je perds encore mon travail. »

Clarisse Briot, Jacques Duffaut, Benjamin Sèze
Crédits photos : ©Élodie Perriot, ©Xavier Schwebel, ©Steven Wassenaar / Secours Catholique
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