Prison : chanter pour s’évader

Publié le 15/10/2013
Rennes
 

À Rennes, un partenariat entre la prison pour femmes et l’opéra de la ville permet à des détenues de (re)découvrir le plaisir de la musique. Un moyen inédit d’enchanter leur quotidien.

« Chanter me permet de voyager… de m’évader. » Virginie ne cherche pas le jeu de mots lorsqu’elle évoque les séances de chant choral auxquelles elle assiste chaque vendredi depuis plusieurs mois. Comme elle, une dizaine de détenues de la prison pour femmes de Rennes (Ille-et-Vilaine) – seul établissement pénitentiaire exclusivement réservé aux femmes en France et le plus grand d’Europe – ne manqueraient sous aucun prétexte ce rendez-vous hebdomadaire.

En ce jour ensoleillé, Djamila et Céline fument une cigarette en attendant le début du cours, devant la chapelle de cette impressionnante prison dont les arcades entourent un immense jardin et une fontaine. Au plaisir de chanter s’ajoute celui de retrouver des co-détenues devenues des amies. « En dehors des séances on ne se voit pas, on ne se croise qu’en promenade, et encore », explique Djamila. « Ça nous permet de passer du temps ensemble, d’échanger, de partager », ajoute Céline.

Partenariat entre l’opéra de Rennes et le centre pénitentiaire

Fruit d’un partenariat né en 2010 entre la prison et l’opéra de Rennes, ces séances sont une bouffée d’air pour ces détenues souvent condamnées à de longues peines.

« Le but est de permettre à des personnes d’accéder à la culture via une pratique artistique, explique Anne-Héloïse Botrel, médiatrice culturelle pour la Ligue de l’enseignement, l’association chargée de mettre en place et coordonner les activités culturelles de la prison. La direction est réceptive par rapport au travail que nous menons. Elle estime que les activités culturelles, au même titre que les activités sportives, sont nécessaires à la vie en détention. Ici, notre mission culturelle est considérée, ce qui n’est pas le cas partout... »

La séance du jour est un peu particulière : deux des interprètes de la Traviata de Verdi, qui se joue alors dans toute la France, ont été invités à rencontrer les chanteuses de prison afin d’échanger sur leur pratique et leur vision de l’opéra. « Cela a du sens de faire venir les interprètes de la Traviata, puisque les détenues en travaillent elles-mêmes un extrait, explique Gildas Pungier, chef de chœur à l’opéra de Rennes, qui anime l’atelier. J’essaie de rendre cette initiation la plus complète possible. Récemment, lors d’une permission, certaines chanteuses ont pu visiter de fond en comble l’opéra. Et nous avons fait venir à l’une de nos séances un maquilleur de l’opéra de Rennes. »

L’opéra, le plus court chemin d’un cœur à l’autre

Dans la chapelle à l’acoustique parfaite qui leur sert de lieu de répétition, les détenues, au départ un peu intimidées, se prennent vite au jeu de l’échange avec Sophie et Jean-Vincent, les deux chanteurs lyriques de la Traviata. « Je pensais que l’opéra, c’était élitiste », avoue Djamila. « Au contraire, ce n’est pas du tout intellectuel, répond Jean-Vincent. Chanter, c’est sentir les vibrations dans son corps. »

« Quand je chante, je retrouve une existence, une dignité, je me sens femme », constate Djamila. « L’opéra, c’est l’éveil des sens, précise Sophie. C’est une langue universelle, le plus court chemin d’un cœur à un autre. »

Un silence religieux se fait quand Sophie entame l’interprétation d’un passage de Carmen et que la mélodie de L’amour est enfant de bohème emplit la chapelle.

Puis c’est au tour des détenues de faire entendre leur voix. La séance débute par des étirements. « On laisse la respiration s’installer tranquillement, enjoint Gildas avec douceur. On ferme les yeux, on fait de petits cercles avec la tête, on laisse la bouche s’entrouvrir… » Très vite, les traits se détendent, les tensions se dénouent.

Des concerts dans l’enceinte de la prison

Débute ensuite le travail de technique vocale. Les chanteuses sont réparties en deux groupes : altos et sopranos. Certaines sont des initiées, comme Virginie : « À Madagascar, je faisais partie de la chorale de l’église. Tous les dimanches, dès ma petite enfance, j’ai fait du gospel. » D’autres n’avaient jamais imaginé chanter un jour. « J’ai découvert le chant en prison, les premiers pas ont été durs », reconnaît Céline, devenue une inconditionnelle de la chorale.

Toutes prennent un plaisir évident quand, réunies autour de Gildas au piano, elles répètent les Zingarelles de Verdi en vue d’un concert à la fin de l’année, qui se jouera au sein même de la prison. L’extrait est ardu. « Les Zingarelles, ce sont des bohémiennes, explique Gildas. Elles ont du tempérament, et c’est pour ça que Verdi l’a écrit de cette façon, avec cette énergie très concentrée, très courte. »

Les voix butent sur les syllabes, écorchent les accords, trébuchent sur le tempo. « La technique n’est pas toujours au point, mais les chanteuses sont en prise directe sur l’émotion, du fait du contexte et du lieu, commente Gildas. On est au cœur de l’essentiel, c’est un projet de très bonne tenue artistique. »

Puis survient un moment de grâce quand, après de multiples reprises et au prix d’une longue obstination, les voix se joignent et s’élèvent pour n’en former qu’une, légère et aérienne, profonde et intense. L’alchimie opère. « Entendre le mélange de nos voix me fait voyager », souffle, émue, l’une des détenues. « Il faut que vous sachiez que cela nous fait plaisir autant qu’à vous, qu’il y a une vraie circulation d’émotions et de d’énergie, conclut Gildas. Il n’y a pas que vous qui recevez. »

Marina Bellot
© Patrick Delapierre/Secours Catholique
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
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