Prison : « Il n’y a pas de sécurité sans dignité des personnes »

Publié le 13/06/2014
France
 

Jean-Marie Delarue achève son mandat de Contrôleur général des lieux de privation de liberté ce 13 juin. Interlocuteur privilégié du Secours Catholique et des associations engagées pour une prison qui respecte la dignité humaine, il nous livre le bilan de ses six années de service auprès des personnes privées de liberté.

Avez-vous constaté des évolutions dans le domaine de la privation de liberté au cours de vos six ans de mandat ?

Je pense que le Contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL) a permis aux personnes emprisonnées d’avoir une instance de recours qui jusqu’alors n’existait pas. Le contrôle a permis une certaine forme d’expression, essentielle pour les personnes en détention.

Par ailleurs, le CGLPL oblige les personnels pénitentiaires à évoluer. Ils doivent, en plus de faire respecter la sécurité, prendre en considération la dignité humaine.

Enfin, le troisième acquis du CGLPL concerne l’évolution des conditions matérielles telle que la réfection de cellules, de lieux vétustes, la fermeture d’un certain nombre de lieux insalubres, etc. Nous avons également attiré l’attention sur le risque d’inhumanité que représentent les nouvelles prisons. On réfléchit désormais du côté des pouvoirs publics à ce que seront les futures prisons.

Selon vous, la mission de réinsertion de la prison est-elle effective aujourd’hui ?

La loi pénitentiaire de 2009 assigne à la prison trois objectifs : punir, insérer ou réinsérer, et prévenir la récidive. Selon moi, les deuxième (intégré dans la loi pénitentiaire depuis 1945) et troisième objectifs se confondent allègrement car une bonne réinsertion participe à prévenir la récidive. Par conséquent, la mission punitive et celle de réinsertion de la prison doivent être égales.

« Aujourd’hui, ce n’est pas la prison ni les services pénitentiaires qui réinsèrent mais la famille »

Si l’objectif punitif de la prison me semble parfaitement rempli, en revanche, celui d’insertion ou de réinsertion est très faiblement assumé. Je ne remets pas en cause l’énorme travail très difficile des professionnels mais il n’est pas adapté aux besoins. On sait bien, au fond, que quels que soient les moyens déployés, ce n’est pas la prison qui réinsère aujourd’hui, ni les services pénitentiaires, mais la famille. Ceux qui parviennent à retrouver une vie “normale” en sortant de prison, ce sont ceux qui sont soutenus par leur famille qui leur fournit un logement et répond à leurs besoins.

Le projet de réforme pénale présenté à l’Assemblée nationale va-t-il permettre d’assurer une meilleure réinsertion ?

La réinsertion comporte deux aspects principaux. Le premier est d’organiser mieux l’après sortie de prison. Et c’est l’un des objectifs de la loi en débat. Par exemple, en prévoyant un rendez-vous systématique au deux tiers de la peine entre le condamné et le juge d’application des peines, on se met dans les conditions de mieux définir avec l’intéressé les conditions de sa sortie.

En revanche, je ne crois pas que le projet aille assez loin sur le deuxième aspect de la réinsertion, c’est-à-dire l’exécution de la peine proprement dite. Au cours de celle-ci, les personnes sont complètement infantilisées. Elles sont exposées aux violences, aux dangers de la vie carcérale et ont peu d’activités. Par conséquent, c’est comme si vous entriez adultes en prison et que l’on travaillait à vous faire régresser. Ce n’est pas en brisant les prisonniers que nous pourrons les aider à se réinsérer. Au contraire, c’est en les rendant plus adultes encore, plus responsables. Le projet de loi ne s’inquiète pas de ces conditions de vie carcérale, pourtant essentielles à la préparation de la réinsertion.

« La prison doit être responsable de ce que deviennent ses pensionnaires »

Quelles sont vos préconisations pour mieux accompagner les sortants de prison ?

De façon organisationnelle et institutionnelle, il faut rendre la prison responsable de ce que deviennent ses pensionnaires. Aujourd’hui, elle n’existe que pour les conserver sous clé et, à leur sortie, elle n’est plus responsable de ce qu’ils deviennent.

Par ailleurs, il me semble essentiel de progresser sur la communication de l’univers carcéral avec l’extérieur. La prison est une rupture. Le détenu rompt avec ses proches, avec son travail, avec sa vie quotidienne. Bien entendu, on ne conçoit pas une prison qui ne conduirait pas à ces ruptures. Mais, en même temps, il faut savoir comment on organise, par exemple, la vie familiale. Le droit au respect de la vie familiale est un droit fondamental de la personne. Je propose, entre autre, qu’un entretien avec les proches du condamné soit prévu le jour de son incarcération afin de mieux le connaître pour savoir ce qu’il faut faire à son égard. La deuxième mesure proposée à ce sujet est l’installation d’Internet en détention, évidemment contrôlé. Comme je l’ai vu dans une prison américaine, Internet permet d’échanger des messages avec sa famille. Il faut que la prison évolue avec notre temps et qu’elle s’ouvre à l’extérieur.

Enfin, j’insiste sur l’importance de prendre au sérieux les personnes qui sont en détention. Nous devons faire attention à l’expression des détenus. Comment ont-ils les moyens de parler, de faire comprendre leurs besoins ? Comment peuvent-ils échanger ? L’expression des détenus, individuelle et collective, est un domaine dans lequel nous devons faire des pas de géants.

« Il faut rétablir la vérité sur les personnes qui sont en prison »

Une réforme pénale est certes nécessaire. Mais ne croyez-vous pas que parallèlement il faille mener tout un travail de pédagogie auprès des Français pour qu’ils comprennent la réalité de leur système pénal et carcéral ?

Je crois en effet qu’il faut que les citoyens aient une vision juste de la population carcérale. On s’emploie à faire croire que la prison est le lieu de gens extrêmement dangereux. Oui, ce type de personnes se trouvent en détention mais de façon très minoritaire. Sur 68 600 détenus, 2 000 sont condamnés à de très longues peines, c’est-à-dire plus de vingt ans. La durée moyenne d’un emprisonnement aujourd’hui est de 11 mois. Cela signifie que la plupart des détenus sont en prison pour des faits certes condamnables mais incomparablement moins graves qu’un homicide ou un viol. Par ailleurs, la population qui se trouve en prison est aussi celle qui est la plus pauvre de notre société.

Enfin, je crois qu’il est indispensable de convaincre l’opinion publique du fait que lorsque les gens sont mal préparés à leur sortie de prison, on facilite les risques de récidive. Les conditions de vie carcérale y contribuent. La sortie de prison telle qu’elle est aujourd’hui facilite la récidive.

Le Secours Catholique auprès des détenus

2 000 bénévoles du Secours Catholique sont engagés auprès des personnes détenues et de leurs familles. Présent dans presque tous les établissements pénitentiaires français, le Secours Catholique mène des actions de réinsertion afin de préparer au mieux le retour à la vie libre et ainsi éviter la récidive. L’association est également engagée auprès des personnes condamnées à des peines alternatives à la prison.

Clémence Véran-Richard
Crédits photos: © Thomas Helard/MaxPPP
Les barreaux d'une prison donnant sur un espace vert
Plus d'informations
Prisons et personnes détenues
# sur le même thème