Reportage : Au Kosovo, les victimes réapprennent à vivre

Publié le 17/10/2013
 

La traite des êtres humains est une plaie au Kosovo. La situation économique désastreuse de ce pays en est l’une des raisons. Caritas Kosovo se mobilise pour accueillir les victimes. Reportage de notre envoyée spéciale.

Droite comme un “i”, les mains croisées dans le dos, la jeune fille effectue un mouvement de balancier qui trahit sa gêne et son trouble. « J’avais 18 ans, commence Ardita [1] d’une voix douce et faible. Je cherchais un travail et j’ai aussitôt accepté un emploi de serveuse dans un restaurant. Une journée m’a suffi pour réaliser que ce n’était pas un établissement comme les autres. Les clients, exclusivement des hommes, y avaient pour habitude d’abuser sexuellement des employées. »

Malheureusement, il était déjà trop tard. Huit mois durant, la jeune Kosovare a été livrée à la prostitution. « J’avais réussi à contacter ma famille. Ils voulaient m’extraire de ce trafic mais je les en ai dissuadés. Le patron avait menacé de les tuer s’ils tentaient de me délivrer. »

Par chance, un conducteur de taxi, touché par son histoire, a profité d’un instant d’inattention du patron pour libérer Ardita et la ramener à sa famille. La police l’a alors considérée comme victime d’un trafic d’êtres humains. Le patron du restaurant a été arrêté. Aujourd’hui, Ardita a 22 ans. Elle remonte la pente tant bien que mal. Un bonheur inespéré vient de bouleverser sa vie. La jeune fille a obtenu un emploi dans une boulangerie, grâce à l’aide de Caritas Kosovo.

L’insertion par le travail

L’association, membre du réseau international Caritas, lutte depuis 2006 contre la traite des êtres humains. « En plus de la sensibilisation des jeunes et du soutien que nous apportons aux acteurs nationaux et internationaux de la lutte contre ce fléau, nous veillons à la réintégration des victimes dans la société », explique Dhurata Prokshi, chargée de cette question à Caritas Kosovo.

Pour l’association, la réhabilitation passe avant tout par une insertion économique, en trouvant aux victimes un emploi légal. L’association paie la moitié de leur salaire pendant les six premiers mois, afin d’inciter les entreprises, souvent frileuses, à les embaucher. En 2010, 21 femmes ont ainsi obtenu un véritable travail.

« Les entreprises doivent prendre leur part de responsabilité dans la santé de la société ! » affirme Dhurata. En conférence, devant un auditoire attentif et silencieux, la jeune femme exhorte les chefs d’entreprises à se joindre à ce combat. « Vous, hommes d’affaires, lorsque vous embauchez une ancienne victime de la traite ou de violences domestiques, vous sauvez une vie ! » Chaque mois, le même discours, avec l’aide du partenaire Alliance Kosovo Business. Plus d’une vingtaine d’entreprises ont déjà rallié leur cause.

Une organisation des trafiquants de plus en plus efficace

« Le trafic des êtres humains résulte d’une situation économique désastreuse au Kosovo. Plus de la moitié de la population est au chômage, ce qui facilite l’économie illégale, déclare Ymer Havolli, professeur à l’institut de recherche pour le développement du Kosovo, Riinvest. Par ailleurs, la corruption qui règne au Kosovo et la position centrale du pays dans les Balkans sont des terreaux fertiles pour ce genre de trafic. »

Alors que le nombre de victimes a diminué depuis 2004, Ymer Havolli observe une tendance à la hausse concernant les personnes originaires du Kosovo. En 2009, 16 des 29 victimes identifiées par la police étaient kosovares, contre 11 sur 48 en 2004.

« Ce phénomène s’explique par l’ouverture de l’Union européenne, qui a permis aux Roumains et aux Bulgares, par exemple, de circuler librement en Europe », commente-t-il. Il s’inquiète d’une organisation de plus en plus efficace des trafiquants.

Des unités régionales de police “anti-trafic”

Depuis 2001, année de l’interdiction du trafic humain, désormais considéré comme un crime, la police kosovare compte une section spécialisée. « 572 victimes ont été identifiées en neuf ans. Et nous avons arrêté six groupes de trafiquants cette année », relève non sans fierté Arben Paçarizi, responsable national de l’unité “anti-trafic”.

Six unités régionales de police “anti-trafic”, 35 policiers au total, interviennent en différentes régions du Kosovo. Parmi eux, Sabit Kabashi. Il dirige les quatre policiers de l’unité de la région de Prizren, dans le sud du pays. « Notre priorité est d’identifier les victimes potentielles. Nous intervenons également auprès des jeunes, à l’instar de Caritas Kosovo, à titre d’information et de prévention. »

Une fois la victime identifiée et arrachée à ses bourreaux, elle est placée dans l’un des sept centres d’accueil de victimes du Kosovo.

À la fenêtre d’un bâtiment de l’un de ces centres, Merita pose un regard apaisé sur les toits de la ville. Des cheveux courts et blonds entourent son visage, où se lisent encore les traces de la terreur qu’elle a vécue il y a à peine dix jours. « J’ai été violée, dit-elle d’emblée. Par un client du restaurant dans lequel je travaille. » Immédiatement repérée par la police, elle a été conduite dans ce centre en attendant le jugement de son violeur. « Ma fille de dix ans vit ici avec moi, ajoute-t-elle. Je m’y sens en sécurité. »

Dix travailleurs sociaux, psychologues et infirmières accompagnent les sept femmes hébergées là. « Nous leur proposons des activités et les aidons à surmonter le traumatisme qu’elles ont vécu », explique Jubilea, responsable du centre. Caritas Kosovo intervient dans la formation des jeunes filles et la recherche d’emploi des plus âgées. « Nous devons leur permettre de penser à un avenir meilleur », souligne Dhurata.

Notes:

[1] Pour la sécurité des femmes interviewées, leurs prénoms ont été changés.

Clémence Véran-Richard
Crédits photos: © Flore-Aël Surun/Tendance Floue
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