Syrie : faire face à la guerre

Syrie : faire face à la guerre

Publié le 15/03/2016
Moyen-Orient
 

Six ans ont passé depuis ce 15 mars 2011, jour où des manifestations contre le régime de Bachar Al Assad étaient violemment dispersées à Damas. Cinq années d'une guerre dévastatrice dont les Syriens ne voient pas le bout et qui perturbe toute la région. En Syrie, comme au Liban, en Turquie et en Jordanie, les équipes Caritas font face.

 
Témoignage de Sandra AWAD, MEMBRE de Caritas Syrie.

Sandra Awad est entrée à Caritas Syrie il y a trois ans. Depuis avril 2015, elle y est directrice de la communication. Âgée de 38 ans et vivant à Damas, elle livre ici un témoignage très personnel.

« Demain, nous serons le 15 mars 2016 et la plupart des sites d'informations du monde parleront de l'anniversaire de la guerre en Syrie. Mais pour nous, Syriens, la blessure est continuellement présente. Donc demain, nous préférerons vivre comme n'importe quel jour. Nous n'aurons pas besoin d'en parler parce que cela occupe déjà nos conversations au quotidien, cela remuerait le couteau dans la plaie...

C'est le début de notre tragédie. Cette guerre a bouleversé la vie de millions de Syriens, devenus du jour au lendemain de pauvres exilés, déplacés dans leur propre pays ou réfugiés à l'étranger.

Si vous demandez à quelqu'un qui n'a pas vécu la guerre de la décrire, il vous répondra : « Du sang et des morts ». Mais si vous posez la question à un Syrien, il aura beaucoup d'autres choses à en dire : la peur quotidienne de mourir, l'insécurité, l'incapacité de subvenir aux besoins de votre famille, les blessures qui s'aggravent sans possibilité de se faire soigner, l'éclatement de la famille, les traumatismes et troubles mentaux, les enfants qui ne vont plus à l'école, certains travaillant dans la rue pour gagner de quoi manger, les personnes sans abri dormant dans les moindres recoins dans la rue ou dans les jardins publics, la perte de votre travail et le chômage, l'inflation quotidienne des prix, les coupures de courant, le manque de médicaments, les coupures d'eau, les hivers terribles sans chauffage, vos enfants qui se plaignent d'avoir fin avant d'aller se coucher, perdre votre maison et tous vos souvenirs avec, perdre votre dignité...

Selon des études du Centre syrien de recherche politique, le taux de pauvreté en Syrie a atteint 85,2 % à la fin de l'année 2015 ; 69,3 % de la population vit dans une situation de grande pauvreté, c'est-à-dire sans être certaine de pouvoir subvenir à ses besoins les plus basiques, alimentaires ou autres ; et environ 35 % des Syriens ont sombré dans la misère, incapables de nourrir leur foyer. Le taux de chômage est passé de 14,9 % en 2011 à 52,9 % fin 2015.

 

Nous manquons de ressources et nous sentons souvent démunis. Nous avons besoin de plus de soutien financier et moral.

Sandra

L'année dernière, avec l'intensification du conflit et le nombre croissant de familles déplacées, Caritas Syrie est venue en aide à plus de 205 000 personnes, en distribuant de la nourriture et des vêtements, en payant des loyers, en fournissant une assistance médicale, en mettant en oeuvre des projets d'accompagnement scolaire et psycho-social pour les enfants et d'aide aux personnes âgées. 

Nous sentons néanmoins que nos initiatives restent modestes face à toute la pauvreté que nous rencontrons chaque jour. Nous manquons de ressources et nous sentons souvent démunis. Nous avons besoin de plus de soutien financier et moral.
 
En 2004, alors que je vivais une période difficile, j'étais allée visiter la maison de Myrna Nazzour, à Soufanieh, dans la banlieue proche de Damas, aujourd'hui transformée en petite église. On dit que dans cette maison, Jésus Christ et sa mère Marie sont apparus plusieurs fois pour transmettre des messages. J'étais venu y chercher un soutien spirituel pour m'aider à endurer ce que j'étais en train de traverser.

C'était le 10 avril. Un prêtre est sorti de la chambre de Myrna et a commencé à lire le dernier message du Christ. J'ai emprunté un stylo rouge à une Française qui était à côté de moi, j'ai attrapé un morceau de papier dans mon sac et j'ai noté ces mots en arabe :

Mon dernier commandement pour vous:
Retournez chacun chez vous,
mais portez l'Orient dans vos cœurs.
D'ici a jailli à nouveau une lumière,
dont vous êtes le rayonnement dans un monde séduit par le matérialisme, la sensualité et la célébrité au point qu'il en a presque perdu les valeurs.
Quant à vous, préservez votre authenticité orientale.
Ne permettez pas que l'on vous aliène votre volonté, votre liberté et votre foi dans cet Orient.


À ce moment là, ce message m'a un peu déçue. J'attendais autre chose, quelque chose qui devait me consoler, mais ces mots ne signifiaient rien pour moi.  Aujourd'hui, ils nourrissent mon espoir et ma foi dans mon pays.

Quand je vois que les Syriens sont de plus en plus nombreux à s'exiler, légalement ou illégalement, cela me désole. Je sais qu'ils souffrent beaucoup après des années de guerre, mais la Syrie a besoin d'eux plus que jamais. Je vois que la guerre détruit notre pays, mais l'émigration le tue.

Je n'arrête pas de dire au revoir à des amis qui décident de partir. J'ai constamment envie de les dissuader : « S'il te plaît, attend. Ne laisse rien te faire perdre foi en notre pays. » Mais je ne leur dis rien, je leur souhaite juste beaucoup de chance dans leur nouvelle vie.

 Nous n'avons pas les mêmes conditions de vie, et la capacité à supporter la douleur dépend de chacun, donc je ne juge personne. Mais pour moi, ce petit bout de papier que j'ai conservé au fond de mon sac est ma source d'espoir et de foi en la Syrie. »
 

Sandra a choisi de rester à Damas pour aider d’une manière concrète. Lire son portrait.

 
Syrie : faire face à la guerre
Témoignages

« Chaque jour, nous rencontrons de nouveaux problèmes »

 

En 5 ans, plus de 270 000 personnes ont été tuées,  dont près de 80 000 civils, et un million d'autres blessées (sources : OSDH et Handicap international). En tout, 13,5 millions de personnes  ont été affectées ou déplacées, selon l'ONU.

 

Un conflit qui bouleverse toute la région

Alors que la Syrie comptait 23 millions d'habitants avant le conflit, la guerre a poussé 4,7 millions de personnes à fuir le pays.

La Turquie est aujourd'hui la principale terre d'asile de ces réfugiés, accueillant sur son sol entre 2 et 2,5 millions de Syriens. Le Liban en accueille quelque 1,2 million. En Jordanie, quelque 630 000 sont enregistrés auprès du Haut commissarita aux réfugiés (HCR), mais les autorités évaluent leur nombre à plus d'un million. Enfin, 225 000 Syriens sont réfugiés en Irak et 137 000 en Egypte.

Dans la plupart de ces pays, les réfugiés vivent souvent dans des conditions d'extrême pauvreté, sans droits, ni accès aux services publics, et font face à des tensions croissantes avec les communautés locales.

Les Caritas locales leur viennent en aide à travers différents programmes que soutient le Secours Catholique. Ces programmes sont avant tout axés sur l’urgence : distribution de denrées alimentaires et de produits de première nécessité ; soins médicaux, santé et soutien psychosocial ; éducation et formation professionnelle ; aide au loyer et réhabilitation ; renforcement des capacités des partenaires ; promotion de la paix et engagement citoyen.

 

En Turquie, soigner les blessures invisibles

DÉCRYPTAGE DE Charlène De Vargas, ancienne chargée de mission Moyen-Orient AU SECOURS CATHOLIQUE.

La Caritas turque propose un soutien psycho-social aux enfants syriens.

« La Turquie est le pays qui accueille le plus de réfugiés syriens : plus de deux millions. Pour la plupart des réfugiés, installés dans la province de Gaziantep (frontalière avec la Sryei), ce sont des personnes qui souhaitent retourner en Syrie dès que possible. Du coup elles restent là dans des conditions souvent très précaires.

Une partie de ces réfugiés vit dans les 25 camps qui bordent la frontière syrienne, mais la majorité est livrée à elle-même dans les grandes villes du pays. La Turquie leur offre une protection mais pas l’asile politique.

Ils n’ont pas accès aux services publics, pas le droit de travailler, ni d’aller à l’école. Pas le droit non plus de prendre des vols intérieurs, l’idée pour les autorités étant de limiter leurs déplacements.

Les loyers sont trop chers pour eux, quand ils le peuvent ils travaillent, mais « au noir » et se retrouvent donc exploités.
 

Quand ils arrivent, les enfants sont souvent détruits par la guerre.


Les actions de Caritas Turquie sont centrées autour du soutien psycho-social et de l’éducation, notamment dans des centres où les enfants jouent, font du théâtre et d’autres activités créatives.

Quand ils arrivent, ils sont souvent détruits par 3-4 ans de guerre en Syrie, et ne vont plus à l’école depuis des mois. Dans un premier temps il faut réduire leur traumatisme, leur réapprendre à jouer, à redevenir sociable.

Ensuite, une reprise de leur scolarité est possible. L’État prête les écoles, quand les enfants turcs ont fini leur journée, et les associations, dont Caritas Turquie, payent des professeurs syriens. »

Benjamin Sèze.
Crédits photos : ©Tabitha Ross/Caritas Liban ; ©Matthieu Alexandre/Caritas Internationalis ; ©Élodie Perriot/Secours Catholique
Écolière Haïtienne souriante dans sa classe
Plus d'informations
Solidarité internationale et développement
# sur le même thème