Syrie : « La crise humanitaire s’aggrave »

Publié le 27/03/2014
Syrie
 

Le père Nawras Sammour, directeur régional du Service jésuite des réfugiés (JRS) au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, avec lequel travaille le Secours Catholique, s’alarme d’une situation de plus en plus précaire et dont la population sur place ne voit pas l’issue.

Depuis un an, date de notre dernière rencontre publiée dans Messages de juin 2013, quels changements sont intervenus en Syrie ?

La crise humanitaire s’est aggravée. Il y a davantage de personnes déplacées, davantage de réfugiés, les prix ont augmenté, ainsi que les besoins basiques et essentiels. La vie quotidienne est encore plus difficile. Certains quartiers autour de Damas sont dangereux, notamment ceux qui font partie de la « partie rurale » de Damas, comme à Qalamoun où il y a encore des conflits. Mais il y a eu plusieurs accords entre belligérants pour que l’aide humanitaire puisse y intervenir. La route de Damas à Alep a été sécurisée et l’aéroport d’Alep réouvert par l’armée régulière.

Du côté des forces rebelles, y a-t-il des changements ?

Il y aurait en Syrie la présence de personnes appartenant à 85 nationalités différentes. Des personnes converties à l’islam et venues faire le djihad. Ce qui est absurde quand on sait que la culture syrienne et l’islam syrien ne tolèrent pas ces pratiques. L’islam syrien est modéré et surtout tolérant. À cause des événements, certains musulmans sont devenus fanatiques. Mais ils ne sont pas nombreux.

Avez-vous pu noter une évolution dans la crise ?

On ne voit pas d’issue. Personne ne peut prédire ou prévoir lesquelles des parties au conflit l’emporteront par la force. À mes yeux, on ne peut pas l’emporter par la force.

Pour les petits business, tous ont perdu leurs revenus, ce qui fait qu’aujourd’hui tous ces petits commerçants sont dans le besoin et obligés de demander de l’aide. Ceux qui avaient des biens, des maisons, des terrains, ne sont pas mieux lotis : rien ne se vend et ces biens-là ne se mangent pas. Le plus difficile, c’est de demander de l’aide. Beaucoup ont le sentiment de perdre leur dignité. Ils n’étaient pas habitués à cette situation.

Les ingénieurs par exemple ou les employés d’État, qui avaient une vie facile, ont aujourd’hui des difficultés et demandent aussi un soutien. L’État a cependant continué à payer le salaire des employés.

Sur place, la viande est devenue rare. Les familles en achètent une fois par mois pour les enfants. L’ordinaire est surtout constitué de lentilles, de lait, de choses simples mais pas forcément nourrissantes. Ceux qui sont restés chez eux sans ressources ont faim, ils ont besoin de nourriture (et souvent de soins médicaux). Aujourd’hui 57 % des Syriens vivent au-dessous du seuil de pauvreté, soit 13 à 14 millions de personnes sur les 23 millions recensés avant 2011.

Les réfugiés irakiens sont partis, rentrés chez eux pour la plupart. Les Palestiniens qui ont pris parti dans le conflit sont considérés par les autres comme des traîtres. Eux-mêmes sont divisés entre les pro-gouvernements et les pro-rebelles. Aucun retour notoire des réfugiés n’a été constaté.

Combien de personnes bénéficient de vos programmes ?

Nous touchons 200 000 personnes à travers le pays. Grâce à ce que j’appelle nos trois piliers. Le premier pilier est la distribution d’urgence. Nous servons chaque jour 35 000 repas chauds préparés par nos cuisines de campagne à Alep et dans la partie rurale de Damas.

En outre, nous distribuons chaque mois un panier alimentaire à 23 000 familles, ce qui représente environ 150 000 personnes. Ce panier permet à une famille de six personnes de pouvoir se nourrir pendant trois semaines. Il est composé de produits de base comme lentilles, riz, boulgour, spaghetti, fèves, pâtés de volaille ou de veau, fromage à pâte molle, etc.

Nous distribuons également des produits non alimentaires, comme des matelas, couvertures, vêtements, ustensiles… et nous aidons les familles à payer leur loyer quand elles ont des difficultés.

Notre deuxième pilier est médical. Les besoins en soins ont triplé en trois ans. Nous avons des cabinets à Alep, Homs et Damas où des spécialistes traitent les maladies chroniques comme le diabète ou le cholestérol. Nous aidons également à payer les opérations urgentes ainsi que les accouchements. Enfin, le programme prévoit la distribution de médicaments.

Quant au troisième pilier, il concerne les programmes psychosociaux. Ils répondent à un besoin croissant, notamment pour les enfants. Nous leur proposons des activités artistiques, ludiques mais aussi physiques. Nous assurons un soutien scolaire pour ceux qui vont encore à l’école.

Pour les autres, nous avons mis sur pied un programme qui leur permet de rester à niveau dans les matières essentielles telles que la lecture, le calcul ou les langues. Environ 10 000 enfants en bénéficient. Ces programmes n’excluent pas les mères, que nous invitons à sortir de chez elles. Nous leur proposons d’autres activités comme la broderie ou la peinture. Et nous disposons de plusieurs centres de santé qui s’adressent directement à elles.

Combien de personnes travaillent pour vous ?

Nous sommes 600 personnes à travailler pour le Service jésuite des réfugiés (JRS) en Syrie. La moitié est salariée, l’autre moitié bénévole. La moitié est musulmane, l’autre moitié chrétienne.

Comment êtes-vous financés ?

Le Secours Catholique nous appuie, comme l’ensemble du réseau mondial Caritas. Mais également le réseau jésuite et d’autres organisations confessionnelles comme Misereor. Si les besoins ont triplé, en revanche les dons ont simplement doublé. Nous avons reçu beaucoup de promesses de dons mais l’argent n’arrive pas toujours à temps.


L’engagement du Secours Catholique

Depuis 2011, 3 528 628 euros, au total, ont été engagés par le Secours Catholique pour soutenir les réfugiés et déplacés syriens. Pour faire face « à des besoins d’une ampleur monstrueuse », comme le souligne Sébastien Dechamps, responsable du pôle Urgences, l’association a développé, avec ses partenaires du réseau mondial Caritas, une action humanitaire régionale.

Au Liban, où cohabitent désormais un réfugié syrien pour quatre Libanais, la contribution du Secours Catholique aux projets menés par Caritas est massive en termes d’aide alimentaire, matérielle (matelas, couvertures, chaussures pour les enfants…), d’aide sanitaire, de maintien dans le logement, et de protection. Ainsi, des lampadaires solaires sont installés dans les camps pour protéger, notamment la nuit, les femmes victimes de violences domestiques ou isolées, les enfants abandonnés ou encore les personnes handicapées. Le montant de l’aide apportée par le Secours Catholique se chiffre à 2 197 678 euros (dont 1,1 million d’euros provenant de l’Union européenne, 200 000 euros du Quai d’Orsay et 50 000 euros de la Fondation Ouest-France).

En Jordanie et en Turquie, où les activités conduites par les Caritas nationales sont identiques, le Secours Catholique a apporté respectivement 275 000 euros, dont 20 000 euros de la Fondation Ouest-France, et 200 000 euros.

En Syrie, le Secours Catholique a dédié 855 950 euros au soutien aux populations. Dans ce pays martyr, Caritas et le Service jésuite pour les réfugiés (JRS), les deux partenaires du Secours Catholique, « peuvent agir du fait de leur statut de service d’Église, malgré un accès aux victimes très difficile », explique Sébastien Dechamps. L’engagement du Secours Catholique auprès des sinistrés comprend des vivres, l’aide hivernale (couvertures, chaufferettes, vêtements chauds…), la protection et la prise en charge psychologique, sociale et éducative de centaines d’enfants déplacés. Ainsi, le « programme d’appui à l’éducation primaire et universitaire », dans la région d’Alep, au nord-ouest, court durant l’année scolaire 2013-2014.

Jacques Duffaut et Yves Casalis
Crédits photos: © Patrick Nicholson/Caritas Internationalis
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