Traite : contraints à commettre des délits, des mineurs à protéger

Publié le 08/02/2021
Paris
Traite : contraints à commettre des délits, des mineurs à protéger
 

Combien sont ces enfants qui mendient, volent, escroquent, trafiquent ou se prostituent dans Paris et sa banlieue ? Assurément nombreux puisque chaque année les associations caritatives spécialisées dans la protection des mineurs étrangers en danger en rencontrent et en accompagnent des centaines.

C'est le cas de l’association Hors-la-rue, soutenue par le Secours Catholique. Coup de projecteur sur son action, alors que le 8 février marque la Journée mondiale de prière et de réflexion sur la traite des êtres humains.

Nous la prénommerons Mariana. Elle a 17 ans et elle séjourne actuellement à la section des mineurs de la prison pour femmes de Fleury-Mérogis. C’est sa troisième incarcération pour vol en bande organisée aux abords de distributeurs automatiques de billets. Mariana fait partie d’une "bande" de mineurs installée dans des bidonvilles de Seine-Saint-Denis.

« Nous l’avons rencontrée il y a trois ans lors d’une de nos maraudes, se souvient Julie Jardin, chargée de mission Traite des êtres humains à l’association Hors-la-rue. Elle faisait partie d’un groupe de jeunes gens qui se retrouvaient à certaines heures de la journée dans un parc où ils se reposaient. Progressivement, nous avons pu l’approcher et créer un lien avec elle. Un lien de confiance assez important puisque je suis même allée chez elle, dans le bidonville où elle habitait. »

L’association Hors-la-rue, qui a pour mission d’orienter, d’accompagner et de faire respecter les droits des enfants, a acquis, depuis sa création en 2004, une connaissance aigüe des groupes de mineurs contraints à commettre des délits. Dans un guide récemment publié, l’association capitalise des années de repérage et d’accompagnement de ces enfants des rues, des bidonvilles et des squats, vivant sans parents et sans tutelle. Le guide indique notamment comment repérer ces victimes.

invisibles

En 2018, la vingtaine d’associations luttant en France contre la traite des êtres humains ont comptabilisé 339 mineurs victimes d’exploitations diverses. 38 % d’entre eux étaient contraints à commettre des délits, première forme d’exploitation subie par les mineurs en France. Restent tous ceux qui n’ont pas été identifiés, car la plupart restent invisibles à cause de l’ignorance du phénomène, indique-t-on à Hors-la-rue.

Pour sortir ces mineurs de l’ombre, les équipes d’Hors-la-rue partent en maraudes. Composées d’éducateurs, de psychologues, d’art thérapeutes et de traducteurs, ces équipes pluridisciplinaires vont à la rencontre de jeunes garçons et filles sur les lieux qu’ils fréquentent.

 

Il est difficile d'aborder ces jeunes. Il nous faut donc provoquer des rencontres à répétition.

Julie Jardin, chargée de mission Traite des êtres humains à l’association Hors-la-rue

« Ces jeunes sont en activité de travail, on vient les déranger, explique Julie Jardin. Ils ont une injonction à faire de l’argent, ils doivent ramener chez eux une certaine somme. Il est donc difficile de les aborder. Il nous faut donc provoquer des rencontres à répétition, une ou deux fois par semaine, pour pouvoir à plus ou moins long terme susciter l’envie de venir à nous. »

Il faut souvent des mois avant d’apprivoiser les membres du groupe repéré. « Et puis un jour, il y a un déclic. Un de nos membres qui aura parlé dans sa langue aura donné envie à celui-ci ou celle-là de venir nous parler, poursuit Julie Jardin. Un lien se crée. Nous aidons à soigner une blessure, nous offrons de nous attabler à un café pour prendre une boisson (quand les bistrots étaient encore ouverts). Nous leur proposons une activité ludique, du matériel pour colorier, dessiner. L’art thérapie* est une composante essentielle dans notre approche. »

 
Traite : contraints à commettre des délits, des mineurs à protéger
Dans les locaux de l'association parisienne Hors-la-rue
 

Parmi les 494 mineurs rencontrés en 2020 lors de ses 671 maraudes, Hors-la-rue a pu accompagner 158 de ces jeunes gens. Tous n’étaient pas victimes de traite mais tous, du simple fait d’être isolés ou/et en errance, étaient particulièrement vulnérables à l’exploitation.

Ce caractère de victimes a longtemps été refusé par les tribunaux à ces petits délinquants qui, par leur activité, provoquaient de nombreux préjudices et autant d’autres victimes. Les juges doivent composer avec des parties civiles d’un côté et les victimes d’exploitation de l’autre.

« Le tribunal de Bobigny a récemment condamné des adultes pour contrainte à la mendicité, une des formes de la traite des êtres humains. C’est rare que cette infraction soit qualifiée de traite, souligne Julie Jardin. Le plus souvent, c’est “incitation à la mendicité“ ou une qualification moindre. Dans ce cas précis, l’arsenal répressif a bien fonctionné. »

en attente de centres d'accueil sécurisants

Les adultes condamnés font partie de la communauté à laquelle appartient Mariana. Ils ont été incarcérés. « Mais les enfants se sont retrouvés dans la nature. L’orientation qu’on leur proposait, en l’occurrence le placement en foyer, ne convenait pas. Ils ont fugué quelques heures après leur placement », déplore Julie Jardin qui constate amèrement que ces enfants se sont retrouvés seuls dans une situation de précarité aggravée par l’absence des parents et contraints d’exercer encore plus durement leurs activités délinquantes aux fins de payer les avocats de leurs parents.

Hors-la-rue, tout comme l’ensemble du collectif Ensemble contre la traite des êtres humains dont l’association fait partie et que pilote Geneviève Colas du Secours Catholique, attend la concrétisation de centres d’accueil « sécurisants et sécurisés » pour ces jeunes victimes d’exploitation.

La création de ces centres, une des mesures du dernier Plan national de lutte contre la traite des êtres humains édicté en 2019, permettrait de soustraire de toute emprise ces jeunes amenés à commettre des actes de délinquance forcée. À ce jour, un seul centre est en projet mais n’est pas encore réalisé.

* L’activité d’art thérapie de Hors-la-rue est financée par le Secours Catholique

 
« Des mineurs trop rarement pris en charge »
Par Geneviève Colas, coordonnatrice du collectif Ensemble contre la traite des êtres humains et chargée de la thématique au Secours Catholique – Caritas France.
« Les mineurs contraints à commettre des délits sont trop rarement pris en charge sous l’angle de la protection des victimes. La première chose, pour les aider à sortir de l’exploitation, est de poser un regard bienveillant sur ces jeunes. Aussi, une coordination étroite est nécessaire entre les administrations, les forces de l’ordre, la justice et les associations.
La meilleure manière de faire échec aux individus malveillants ou réseaux criminels qui les exploitent est de rétablir ces enfants dans leurs droits fondamentaux. Ce rétablissement réduit leur vulnérabilité, leur permet de se reconstruire et d’obtenir réparation pour les graves préjudices subis. Ils doivent être protégés pour ne pas retomber aux mains des trafiquants.
La situation des enfants victimes de traite n’est pas liée à leurs pays d’origine et l’exploitation alléguée n’est pas une forme d’éducation courante dans ces pays. Cette vision est discriminatoire : les phénomènes de traite des mineurs relèvent dans tous les cas de pratiques déviantes et criminelles de groupes minoritaires. »

 

Consulter le site du Collectif Ensemble contre la traite des êtres humains 

À LIRE « Je voulais une chance de vivre », par Noémie Paté et Jean-François Roger, sous la direction de Claude Roméo, aux Éditions de l'Atelier : dix récits de mineurs isolés étrangers.

 

Jacques Duffaut
Crédits photos : © Léo Derivot, ©Jean Louis Antoine