Traite des êtres humains : la face cachée des conflits

Publié le 30/07/2015
Traite des êtres humains : la face cachée des conflits
Un camp de réfugiés syriens au Liban
 

Les contextes de guerre favorisent l’exploitation d’êtres humains. Un rapport piloté par le Secours Catholique – Caritas France et alimenté par les Caritas exposées au phénomène rendra bientôt public ce constat mal connu.

Des guerres, les médias retiennent le nombre de victimes – morts, blessés, déplacés, réfugiés - et les dégâts matériels occasionnés. Le désordre et la confusion qu’elles provoquent sont aussi de fertiles terrains pour exploiter discrètement des êtres humains. Un sujet peu connu du grand public et des organisations internationales. Ce constat fait à Madrid en janvier 2014 lors d’une rencontre des associations euro-méditerranéennes de lutte contre la traite a suggéré au Collectif « Ensemble contre la traite des êtres humains » (que coordonne le Secours Catholique-Caritas France) d’étudier le phénomène à partir des conflits passés et présents, et d’en tirer des leçons.

Rapidement, une méthodologie et des objectifs ont été fixés et les Caritas d’Albanie, d’Arménie, de Bulgarie, de Bosnie-Herzégovine, du Kosovo, de France, du Liban, de Turquie et d’Ukraine se sont mis au travail. Le rapport définitif n’est pas encore publié mais un rapport intermédiaire a été présenté en juin dernier devant le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à Genève où il a suscité un intérêt non dissimulé, principalement pour sa nouveauté et l’originalité de sa démarche.

Esclavage

« Nous sommes allés puiser à deux sources, explique Gohar Yeranyan, de Caritas Arménie. D’une part les données officielles du gouvernement et des ONG sur ce sujet. Et d’autre part, les réponses au questionnaire que nous avons développé pour interroger les réfugiés syriens. Nous avons interrogé 31 réfugiés parmi les 800 personnes accompagnées par Caritas, soit 210 familles. Et sur ces 31 personnes, 26 avaient été victimes d’exploitation par le travail. Peu ou pas payées, durée de travail hebdomadaire très importante, conditions de travail dangereuses voire inhumaines.  » Gohar expérimente à présent des solutions pour sortir ces personnes de l’esclavage où elles sont tombées. « Deux premières familles réfugiées de Syrie vont recevoir une aide financière, explique la jeune femme. Avec cette aide, elles comptent lancer leur entreprise de fabrication de fromage et de sacs. »

« Ces recherches simultanées dans plusieurs pays permettent à Caritas d’avoir une expertise sur ces questions », explique Olivier Peyroux. Ce sociologue français, spécialiste de la traite des êtres humains, a été chargé par le Secours catholique de compiler et d’analyser toutes les informations recueillies localement, mêlant identification des victimes et solutions envisagées. « La traite est différente selon les pays, constate-t-il. Ici, ce sera l’exploitation par le travail. Là, ce sera l’exploitation sexuelle par le biais de mariages – de nombreux parents marient leurs filles pour payer leurs dettes ; d’autres croient mettre leur fille à l’abri en les mariant avec le premier venu ; d’autres mariages temporaires, pour 24 ou 48 heures, peuvent être des formes institutionnalisées de viol. »

Ignorantes

Certes les guerres sont cause de ces exploitations, mais « sans le savoir, ajoute Olivier Peyroux, les pratiques humanitaires renforcent ces pratiques. Je pense au « chawich » syrien installé au Liban et qui loue des emplacements à ses compatriotes, qui leur trouve du travail et qui empoche les salaires avant d’en reverser ce qu’il veut. Le chawich est l’exemple même de l’exploitation des Syriens par les Syriens. Son pouvoir d’exploiter est renforcé par les ONG qui ne voient en lui qu’un intermédiaire commode. » Le rapport aborde également les pratiques d’exploitation humaine en période post-conflit. Les Caritas des Balkans traitent encore aujourd’hui les séquelles d’un conflit vieux de 20 ans quand la Yougoslavie s’est disloquée, entraînant dans sa ruine d’innombrables victimes de traite des êtres humains. Pour que l’histoire serve, le Collectif « Ensemble contre la traite des êtres humains » et les Caritas euro-méditerranéennes comptent sur ce rapport pour alerter le monde politique et associatif sur les risques cachés des conflits et des post-conflits.

Une démarche originale

Dans chacune des Caritas concernées, un chargé de recherche s’est attaché à repérer les victimes et à collecter les différents types de traite issus de conflits ou de post-conflits. En fonction de ces types, le chargé de recherche a proposé des pistes pour sortir les victimes de ces situations et transformer leur vie. C’est ce que le rapport appelle la « recherche-action. » Toutes les informations recueillies localement, toutes ces « recherches-actions », mêlant identification des victimes et solutions envisagées, ont été reçues, compilées et analysées par un spécialiste français de la traite des êtres humains, le sociologue Olivier Peyroux auquel le Secours Catholique a fait appel pour mener à bien cette entreprise. Distingué en 2013 par la Fondation de recherche Caritas pour son étude sur la traite des mineurs d’Europe de l’Est en France intitulée « Délinquants et victimes », Olivier Peyroux a également l’avantage de connaître une grande partie des pays concernés par la traite des êtres humains.

Jacques Duffaut
Crédits photos: ©MaxPPP
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