Un médecin gazaoui héraut de la paix

Publié le 21/01/2013
Israël, Palestine
 

Trois ans après l’opération « Plomb durci », un médecin palestinien, Izzeldin Abuelaish, plaide sans relâche pour la paix entre les deux peuples malgré la mort de ses trois filles dans l’offensive.

« La paix n’est pas un mot. C’est une action. La paix n’est pas imposée par la force. Elle est choisie. Dans un monde de peur, d’injustice et d’inégalité, c’est quelque chose pour lequel on se sacrifie. La paix est justice, liberté et pas seulement un accord signé entre des diplomates », martèle le Dr Izzeldin Abuelaish. Le médecin gazaoui, à la carrure imposante dans son costume cravate, sourit. La force des mots qu’il utilise pour décrire l’insupportable quotidien des habitants de Gaza n’entame en rien la bienveillance qu’il dégage. Dans ses yeux, chacun peut lire l’espoir. Un espoir fou pour n’importe qui, mais pas pour lui. Rare Gazaoui à posséder un permis de travailler en Israël, le Dr Abuelaish croit en un avenir meilleur entre l’État juif et la Palestine. Actuellement professeur agrégé à l’université de Toronto, il est invité dans le monde entier à diffuser son incroyable message de paix. « Je crois en la coexistence, pas en des cycles infinis de revanches et de châtiments », écrit-il dans un livre [1] qui retrace son histoire. Une histoire ponctuée d’événements qui auraient fait basculer n’importe quel homme dans la haine et qui, contre toute attente, n’ont fait que renforcer les convictions de paix du médecin palestinien.

« La haine est une maladie »

27 décembre 2008. Tsahal, l’armée israélienne, lance l’offensive « Plomb durci » contre la bande de Gaza. Le Dr Abuelaish vit dans le camp de réfugiés de Jabalia, à quelques kilomètres au nord de Gaza City, avec ses frères et ses huit enfants. Sa femme, Nadia, est décédée quatre mois plus tôt d’une leucémie foudroyante. Malgré les avertissements de Tsahal, la famille décide de ne pas quitter l’immeuble qu’elle habite. Pour aller où ? Après avoir assuré qu’il n’hébergeait pas de terroristes du Hamas, Izzeldin Abuelaish obtient d’un haut gradé israélien de ne pas être la cible de Tsahal. Pourtant, le 16 janvier, à deux jours de la fin de l’offensive, un obus est tiré contre sa maison. Trois de ses enfants – Bessan, 20 ans, Mayar, 15 ans, Aya, 14 ans – et une nièce sont tuées sur le coup. Une erreur, reconnaîtra par la suite le gouvernement israélien, sans pour autant s’excuser. Le médecin porte plainte deux ans plus tard et attend toujours d’obtenir réparation.

Après le drame, beaucoup s’attendent à ce qu’Izzledin Abuelaish tombe dans la haine et la violence. Au contraire, le médecin en sort conforté dans sa croyance en la coexistence entre Israéliens et Palestiniens. «  La haine est une maladie. Elle empêche la réconciliation et la paix, affirme-t-il. Au plus profond de moi-même, je sais que la violence est sans intérêt. C’est une perte de temps, de vies et de ressources, elle ne fait qu’engendrer plus de violence encore, elle perpétue un cycle vicieux. La solution est ailleurs. Il n’y a qu’une seule façon de combler ce fossé, c’est de vivre ensemble. »

« J’ai toujours cru en des lendemains meilleurs »

Izzeldin est l’aîné d’une fratrie de neuf enfants. Ses parents ont quitté leur village dans le sud d’Israël avant l’arrivée des juifs en 1948. Le jeune garçon grandit dans le camp de réfugiés de Jabalia, souvent pris pour cible par Israël en raison de sa réputation de repaire terroriste. « Devenir réfugié dans son propre pays est l’expérience la plus douloureuse à vivre, témoigne le médecin. Je n’ai pas eu d’enfance. Tous les jours étaient une lutte pour survivre. » Il vit au quotidien les humiliations et les complications que font endurer les Israéliens aux Palestiniens. Il encaisse, apprend la patience et la tolérance. Le jeune garçon multiplie les petits boulots pour aider ses parents à nourrir la famille. À 14 ans, il travaille dans une ferme israélienne pendant l’été et « découvre que les fermiers étaient tout aussi humains que [lui] ». Même si le jeune homme sait déjà qu’il y a peu de différence entre Israéliens et Palestiniens, cette rencontre renforce un peu plus ses valeurs de paix. « J’ai toujours cru en des lendemains meilleurs », écrit-il dans son ouvrage.

Les médecins, messagers de paix

Enfant, lorsqu’il est hospitalisé pour des rhumatismes articulaires aigus, le jeune Izzeldin est fasciné par les médecins. « Ils traitaient bien leurs patients, prenaient soin d’eux, se souvient le Dr Abuelaish. Pour cela, j’ai voulu devenir médecin. » Le jeune homme travaille d’arrache-pied pour réaliser son rêve. Il obtient une bourse pour étudier en Égypte, décroche son premier travail en Jordanie puis part se spécialiser en gynécologie en Belgique. « J’ai choisi cette spécialité car donner la vie, c’est formidable », explique le Dr Abuelaish. À son retour à Gaza, il devient le premier médecin palestinien à travailler dans un hôpital israélien. Izzeldin se lie d’amitié avec ses confrères israéliens. Pour lui, les médecins sont des messagers de la paix. « Dans les hôpitaux, les principes de liberté, d’égalité et de justice sont des critères que les médecins doivent respecter. Par ailleurs, ces derniers ont le devoir de soigner tout le monde. Quelles que soient les origines et la croyance, tous les patients sont égaux. En ce sens, les médecins sont messagers de paix », affirme-t-il. Cette culture de la paix à tout prix, il estime également la devoir à sa foi. « Peu importe la croyance, confie ce musulman, la foi est essentielle. Quand il n’y a plus rien, il y a toujours Dieu. »

L’éducation, une arme puissante

« La plus grande arme au monde est l’éducation. Les fusils les plus convaincants sont les mots. » Cette vérité enseignée par ses parents guide Izzeldin Abuelaish tout au long de sa vie. Après la mort de ses filles, il crée une fondation, Daughters for Life (Filles pour la vie), dont l’objectif est de permettre aux jeunes filles du Moyen-Orient d’étudier dans leur pays et à l’étranger grâce à des partenariats avec des universités. Aider ces jeunes filles à réaliser un bon parcours scolaire, c’est aussi, pour Izzeldin Abuelaish, une manière de concrétiser à travers elles les projets professionnels que ses filles n’ont pu mener à bien. « Je veux voir les rêves de mes filles réalisés par d’autres », déclare le médecin. En attendant, il espère que la mort de celles-ci fera enfin comprendre au monde que « le sang qui coule en Israël et en Palestine ne peut pas résoudre le conflit ».

Notes:

[1] Je ne haïrai point, d’Izzeldin Abuelaish, éd. J’ai lu, novembre 2012, 285 pages, 6,90 euros.

Clémence Véran-Richard
Crédits photos: © Philippe Matsas/Flammarion
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