Zita Cabais-Obra : « ​Je suis une survivante de la traite » 

Publié le 07/02/2022
Paris
Zita Cabais-Obra : « ​Je suis une survivante de la traite » 
 

 En instaurant le 8 février la journée internationale de prière et de réflexion contre la traite des êtres humains, le pape a voulu attirer l’attention sur ce fléau et lancer un appel à aider ses victimes. Zita Cabais-Obra a été l’une de ces victimes pendant plusieurs années, avant de puiser, dans cet épisode douloureux, la force d’aider les autres à sortir du piège de l’esclavage moderne.

Pas toujours facile de comprendre ce qu’ont vécu les victimes de traite d’êtres humains, notamment en France où beaucoup pensent que l’esclavage a disparu et où pourtant Global Slavery Index estimait qu’en 2018, 129 000 personnes en étaient victimes.

Une femme, tombée en esclavage dans les années 1990, a su rebondir et devenir un des bras armés de la lutte contre l’exploitation des êtres humains. Aidée par le Comité contre l’esclavage moderne (CCEM), puis par la CFDT, elle est aujourd'hui impliquée dans plusieurs collectifs, tels le Conseil consultatif international des survivants de la traite (ISTAC) ou le collectif Ensemble contre la traite des êtres humains que coordonne le Secours Catholique. Zita Cabais-Obra a accepté de nous recevoir et de nous raconter son histoire.

« L'un de nous doit partir »

Née en 1963 dans un village des Philippines, deuxième d’une fratrie de neuf enfants, sa première désillusion date de ses 12 ans, « quand mes parents n’ont plus pu me payer l’école ». Elle part alors dans la capitale pour enchaîner de petits emplois ingrats et mal payés. Mariée contre son gré, Zita élève quatre enfants jusqu’au jour où elle dit à son mari : « Si nous voulons que nos enfants sortent de la misère, l’un de nous doit partir à l’étranger chercher l’argent de leurs études. » Le couple décide que ce sera elle.

Aux Philippines, les agences de recrutement international ont pignon sur rue et il est facile de se renseigner sur les postes à pourvoir. « J’avais dans l’idée d'aller à Taïwan avant de rencontrer une femme qui m’a proposé de partir à Paris, promettant un bon salaire et de bonnes conditions de travail. »
 

 Le visa sur mon passeport ne mentionnait pas Paris mais Budapest. Ce détail m’a alarmé. 

 

S’amorce alors un voyage qui, au lieu de durer une journée, va durer plus d’un mois. « Le visa sur mon passeport ne mentionnait pas Paris mais Budapest. Ce détail m’a alarmé. » Partie avec huit autres personnes et leur accompagnatrice, le groupe arrive à Amsterdam où les neuf migrants sont retenus deux jours par la police aux frontières. Puis ils sont autorisés à poursuivre jusqu’à Budapest, mais, là encore, ils sont arrêtés : « Les huit autres étaient sur liste noire pour avoir déjà tenté d’entrer en Europe. »

Passage clandestin

Commence alors une série de chassés-croisés entre le groupe et la police, tandis que l’accompagnatrice, qui est en règle, tente de sortir tout le monde de Hongrie. « Nous étions en réel danger. À cours d’argent, nous n’avions plus rien à manger ni à boire. Nous dormions dans la rue, au pied des immeubles, en plein mois d’octobre. Il faisait froid. »

L’organisatrice, rentrée à Paris, les a abandonnés. Zita l’appelle et la menace de la dénoncer. La menace marche. Depuis Paris, la femme contacte des passeurs qui organisent alors un passage clandestin de la frontière de plusieurs pays qu’elle ne connaît pas.

 

J’allais avoir 32 ans et je regrettais d’être partie. 

 

Des passeurs contactés prennent en charge le groupe. « Emmenés dans une maison en pleine forêt, on nous a donné à manger et permis de prendre une douche. Pendant la nuit, on nous a fait traverser à pied une rivière, moi qui ne sais pas nager. Ensuite, nous sommes montés dans une camionnette où il y avait aussi des Chinois et des Africains. Nous étions une vingtaine. À certains endroits, il nous fallait descendre et marcher sans savoir où, nous asseoir et nous cacher sans savoir de qui. Puis soudain courir à fond pour échapper au faisceau d’un projecteur. C’était un cauchemar. J’allais avoir 32 ans et je regrettais d’être partie. »

 
Zita Cabais-Obra : « ​Je suis une survivante de la traite » 
Zita Cabais-Obra dans les bureaux du Comité contre l’esclavage moderne, à Paris.
 

Arrivée en Italie sans savoir comment, ses premiers compagnons ne sont plus avec elle, mais l’organisatrice persévère à la faire venir en France. Une première tentative par le train est déjouée par les douaniers. Une seconde, en voiture jusqu’à Mulhouse réussit.

Elle prend seule le train pour Paris où l’organisatrice l’attend. « Partie le 27 septembre de Manille, je suis arrivée à Paris le 3 novembre. Plus d’un mois d’angoisses, de colère, de frustrations, d’humiliations et de souffrances pour un voyage qui aurait dû durer 24 heures. »  

bonne à tout faire

À Paris, l’organisatrice lui trouve un emploi, car Zita va devoir lui rembourser les 10 000 francs avancés pour le voyage. « Les deux premières années, j’étais correctement payée, dit-elle. Environ 500 francs par mois. J’étais bonne à tout faire et j’élevais les enfants d’un couple dont la femme, banquière, voyageait beaucoup et dont le mari était professeur en sciences politiques à l’Université Paris-Dauphine. »

 

J'avais interdiction d’utiliser le téléphone et de parler aux voisins.

 

Sous prétexte de régulariser la situation de Zita, le couple prend son passeport. « Je leur faisais confiance, bien qu’ils soient durs avec moi : interdiction d’utiliser le téléphone et de parler aux voisins. » La gardienne de l’immeuble, à qui elle se confie, sait que le couple exploite les personnes étrangères et la met en garde. « Un jour, j’ai retrouvé mon passeport au fond d’un tiroir et j’ai voulu que le mari m’explique pourquoi ? Alors il a été plus violent que d’habitude, je suis partie. »

Sans passeport et sans argent, Zita est aussi anéantie parce qu’elle s’était attachée aux enfants qu’elle avait élevés comme les siens. Elle apprend que le fils de la famille raconte qu’elle a été chassée pour avoir volé des bijoux. « J’ai appelé sa mère qui a admis avoir menti pour expliquer ma défection. J’ai alors demandé mes arriérés de salaire et mon passeport. Elle m’a répondu qu’elle ne me devait rien parce que mon départ était impardonnable. Je lui ai alors dit : “Puisqu’il en est ainsi, gardez tout. On se retrouvera au tribunal". »

prud’hommes

Cette invective, Zita se demande encore comment elle a pu la prononcer à un moment où elle était seule, étrangère sans titre de séjour et parlant peu la langue. À cette époque, Zita n’a plus de contact avec la femme qui l’a fait venir en France et à qui elle a remboursé sa dette. Mais elle connaît une autre femme chez qui elle faisait quelques heures de ménage le dimanche, pendant son temps libre. C’est elle qui l’oriente « vers une association qui prend en charge des personnes comme vous », lui dit-elle. Rendez-vous pris, Zita se rend au Comité contre l’esclavage moderne (CCEM).

 

Le couple a été condamné à payer tout ce qu’il me devait

 

Commence alors une sorte de résurrection. Parce que son cas a peu de chances, à la fin des années 1990, d'aboutir au pénal, le CCEM oriente Zita vers la CFDT qui l’aide à porter sa plainte aux prud’hommes pour travail dissimulé. « Nous avons gagné en première instance sans toutefois obtenir tout ce que nous avions demandé. Alors nous avons fait appel pour faire valoir le travail dissimulé et les salaires impayés et nous avons encore gagné. Le couple a été condamné à payer tout ce qu’il me devait, plus des dommages et intérêts et les bulletins de salaire correspondants à la période travaillée. »

Cette première victoire a été largement médiatisée. Ayant été régularisée, Zita repart aux Philippines après six ans d’absence, accompagnée par une équipe de télévision. Mal reçue par son mari, la rupture devient définitive, le couple divorce. Elle rentre en France tout en conservant des liens avec ses enfants qu’elle ne pourra pas faire venir près d’elle.

revanche

Restée proche de la CFDT, le syndicat lui propose de la former et de devenir secrétaire général des employés de maison d'Ile-de-France. « Moi qu’on avait sortie de l’école à 12 ans, je vivais cette expérience comme une revanche sur le passé ». Zita a ainsi pu se reconstruire et refaire sa vie à Paris avec un de ses compatriotes qui lui donne une fille, aujourd’hui âgée de 14 ans.

 Zita Cabais-Obra continue de se consacrer à ses actions de plaidoyer au CCEM, au Conseil consultatif international des survivants de la traite, à Ensemble contre la traite des êtres humains. Son combat est celui d'« une survivante de la traite », telle qu'elle se définit elle-même, et son témoignage auprès des instances nationales et internationales a fait avancer le droit. 

La Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a par deux fois (en 2005 et en 2012) condamné la France à étoffer son arsenal juridique et à intégrer l'esclavage moderne dans son code pénal. La loi française du 5 août 2013 réprime aujourd'hui la traite des êtres humains et la réduction en esclavage.

 
Une visioconférence, les 2 & 3 mars prochains, se tiendra dans le cadre de la Présidence française du Conseil de l’Union européenne, pour favoriser les échanges de bonnes pratiques entre gouvernements, ONG, associations, partenaires sociaux, entreprises, autorités indépendantes, institutions européennes et organisations internationales. Elle vise à formuler des recommandations de politique publique. Si vous souhaitez y participer, allez sur le site : www.contrelatraite.org/visioconference_traite où il est indiqué comment s'inscrire.
Jacques Duffaut
Crédits photos : ©Vincent Boisot / Secours Catholique
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