Hiver 1954 : l’impact de l’appel de l’abbé Pierre

Publié le 31/01/2014
France
 

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la France se relève mais les taudis et les bidonvilles s’étendent aux abords des villes. Le 1er février, l’abbé Pierre lance son célèbre appel à la solidarité face au grand froid. André Gueslin, historien, explique le contexte de cet appel et ses conséquences, qui perdurent encore aujourd’hui.

Au début des années 1950, quelle est la situation de la France ?

Au début des années 1950, à la suite de la Seconde Guerre mondiale, la France connaît un problème de logement. Le parc des logements a régressé mais la population augmente, le pays connaît une forte croissance – près de 5 % – et de nombreux travailleurs immigrés sont appelés. Le développement est au rendez-vous, il n’y a presque pas de chômage et ceux qui désirent travailler le peuvent généralement. Mais beaucoup ne peuvent pas se loger faute de constructions existantes.

Comment les personnes sans logement sont-elles perçues à cette époque ?

Ces personnes sont peu stigmatisées. Les Français pensent qu’avec la croissance, les plus pauvres finiront par s’intégrer. En plus, dans les mentalités, le clochard est celui qui refuse les méfaits du système, il a donc choisi sa situation.

Quelles actions sont mises en œuvre pour les aider ?

Côté étatique, quasiment aucun soutien n’existe, mis à part la Sécurité sociale qui est destinée aux hommes et femmes au travail. Les bureaux d’aide sociale sont bien là, mais avec des moyens limités et sous condition de résidence. Plusieurs associations sont présentes sur le terrain, dont le Secours Catholique. Fondé juste après la guerre, il est déjà bien structuré mais axait, jusque-là, son action en France auprès des gens pauvres résidents.

Dans ce contexte, l’appel de l’abbé Pierre a eu un écho particulier : outre son fort charisme, l’abbé a fait prendre conscience aux Français que, malgré la fin de la guerre, tout n’allait pas bien. Qu’un individu puisse mourir, dehors, de froid, dans une France qui se relève a frappé les esprits. Et ce sont d’ailleurs bien plus les classes moyennes que les riches qui ont répondu à son appel.

Soixante ans après, la pauvreté a-t-elle reculé ?

Même si l’on ne mesure pas bien la pauvreté, les indicateurs étant différents ou difficiles à connaître pour les années 1950, il semble qu’elle soit restée relativement stable. On estime que le taux de pauvreté était d’environ 10 % à l’époque. En 2010, celui de grande pauvreté était approximativement de 7,8 % de la population, mais la pauvreté ordinaire touchait 14 % des résidents en France.

Tout a changé en soixante ans. Cette France qui pensait pouvoir échapper à la question de la grande pauvreté l’a retrouvée dans les années 1980. Le paysage urbain s’est de nouveau rempli de personnes mendiant dans les rues. Les personnes sans logement n’ont alors plus été vues comme des clochards philosophes qui ont choisi l’errance, mais comme des personnes rejetées par le système. Et aujourd’hui, selon un récent sondage, 58 % des Français estiment qu’un jour, ils pourraient devenir SDF.

Les réponses ont-elles aussi évolué ?

Une conséquence rapide et pérenne de l’appel de l’abbé Pierre est l’arrêté d’interdiction d’expulsion pendant l’hiver. La femme que l’abbé cite dans son appel est morte gelée avec son avis d’expulsion attaché à son manteau. Les personnes qui décèdent suite au froid existent toujours, mais cette décision a rendu impossible de mettre à la rue des personnes pauvres, sédentaires, par temps de grand froid.

L’État a ensuite créé des centres d’hébergement se substituant aux antiques asiles de nuit. Diverses lois traitant du logement des plus pauvres ont été adoptées. Mais le texte fondamental concerne, en 1988, la création du RMI devenu le RSA. Pour la première fois de son histoire, la France ouvrait un revenu certes modeste, mais sans contrepartie de travail.

Les œuvres ont aussi réagi à cet appel : le Secours Catholique ainsi que d’autres associations ont développé des actions auprès des personnes de la rue et ouvert des « cités » afin de les aider à sortir de leur exclusion.

Sophie Lebrun
© Archives Secours Catholique
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